L’histoire de Tahira : les angoisses de la rentrée

La sonnerie du réveil retentit, m’interrompant sans aucun égard en plein milieu d’un rêve.

J’ouvre péniblement les yeux pour me rendre compte qu’il est déjà six heures trente. Que la nuit est passée rapidement !

Malgré tous mes efforts, je n’arrive pas à me souvenir de mon rêve. Seule preuve tangible de son existence, mon corps entier est délicieusement délassé, et je n’ai absolument aucune envie de bouger.

C’est drôle comme notre cerveau nous joue des tours, produisant des images tellement vives qu’elles semblent la réalité même pendant un moment, et s’évaporant quelques instants après sans laisser la moindre trace. Ne serait-il pas merveilleux de pouvoir enregistrer ses rêves comme des films sur des disques, et de les regarder le lendemain aux heures creuses de la journée ? Il n’y aurait probablement plus besoin de cinéastes et de producteurs, d’effets spéciaux et de budgets faramineux ! En toute modestie, mes rêves suffiraient à nourrir l’industrie cinématographique fantaisie d’Hollywood.

La tentation de refermer les yeux est forte. Me rendormir quelques minutes, poursuivre le cours normal de la nuit. Il fait encore si sombre dehors. L’appel de mon oreiller est irrésistible, et j’ai envie d’y enfouir ma tête et tous mes soucis.

À l’instant où je m’apprête à franchir pour de bon la frontière séparant les réalités du jour du royaume des songes, je sursaute, écarte les draps et me redresse brusquement, la mort dans l’âme à l’idée d’abandonner le moelleux confort du lit. Les temps de paix, de liberté, d’insouciance et de rêverie sont terminés. C’est la rentrée. La rentrée.

J’ouvre mon placard, enfile les premiers vêtements qui me passent sous la main, et me dirige vers la salle à manger. Ma mère m’accueille d’un petit mouvement de la tête. Ce n’est certes pas la personne la plus loquace que je connaisse. Je mâche péniblement une tartine de labné avec du thym et de l’huile d’olive.

Le petit déjeuner est mon repas préféré, mais je n’ai pas faim ce matin. Un arbre a poussé dans mon œsophage, jetant ses rameaux hors de ma bouche, et puisant les sucs de la vie dans mon estomac. Je souris mentalement à cette métaphore, qui mettrait d’accord la prof de français et celle de sciences humaines. Ma mère s’est déjà levée de table, et je n’ai pas le temps de m’attarder. Je procède à mes ablutions matinales, en ayant soin de ne laisser aucun grain de thym orner ma blanche denture.

Denture, monture, vastes plaines, sud, grand air, liberté hors de la société, bonheur fou… Mes pensées divaguent alors que mes membres accomplissent mécaniquement leurs tâches respectives.

Je suis assise sur le siège avant de la voiture, à côté de ma mère. C’est la meilleure conductrice que je connaisse. Son sang froid n’a d’égal que sa précision. Et ce n’est vraiment pas évident, surtout à Beyrouth, où chaos et mauvaise éducation règnent sur les routes. Elle est capable de se faire insulter sans sourciller, avec un petit sourire de mépris au coin des lèvres.

Après vingt minutes de conduite sportive à travers des routes encore fluides (les autres écoles n’ont pas encore ouvert leurs portes), nous arrivons aux abords de notre école, accueillis par une cacophonie de klaxons de parents venus déposer leurs enfants et s’impatientant déjà. Les voitures s’arrêtent une à une devant le grand portail, et des enfants et adolescents de tous âges en jaillissent comme des diablotins qui s’élancent d’une boîte trop longtemps fermée.

C’est l’une des écoles les plus grandes, les plus réputées et les plus chères de la capitale. Elle est située dans un faubourg chrétien, et l’enseignement y est exclusivement dispensé en français. Si ma mère n’y enseignait pas, je n’aurais jamais pu y mettre les pieds.

Ma famille vient du sud du Liban, région rurale à une centaine de kilomètres de Beyrouth. Mais en réalité, c’est un monde qui nous sépare. Avant ma naissance, mes parents ont migré vers la banlieue sud de Beyrouth, quartier qui s’est construit pêle-mêle pendant la guerre civile, et qui ressemble plus à un bidonville de réfugiés qu’à une ville à proprement parler. Sans compter que notre banlieue n’existe même pas sur les cartes de développement de l’Etat, et que mon père est mort quand j’étais très jeune, et que je n’en garde aucun souvenir. Voilà, vous pouvez imaginer quel fossé existe entre moi et mes camarades de classe, qui viennent pour la plupart d’entres eux de familles bourgeoises, confortablement installés dans leurs petites existences.

Pour en revenir à ma mère, elle est professeure. Professeure de mathématiques, d’algèbre et de géométrie, épelé en toutes lettres. Et pas n’importe laquelle. Tout le monde à l’école la connait de nom et de réputation. Ses cheveux blonds, ses yeux bleus-gris et sa haute stature suffisent à glacer tout le couloir. Dès que les élèves rentrent au lycée, à l’âge de quinze ans s’ils n’ont pas redoublé de classes, ils commencent leurs prières pour ne jamais avoir à subir Madame Qanso comme prof de maths. Seuls quelques surdoués narcissiques espèrent être dans sa classe. Ma mère est réputée pour être un génie des calculs et des formules, mais le genre de génie tordu, qui vous fait bien comprendre où se trouve votre place, à des années lumières des arcanes de sa discipline, et elle n’a aucun scrupule à vous le rappeler, en dispensant des 3 et des 4 sur 20 à droite et à gauche. De quoi décourager tout élève normalement constitué.

Ma mère se gare soigneusement, dans le sombre et étroit parking sous la cour de l’école, réussissant comme toujours ses manœuvres dès le premier essai. Elle prend sa petite valise noire et me jette un regard lumineux, comme pour me dire de ne pas trop me décourager quand je serais entourée par une marée de brebis et que je devrais courber l’échine pour pouvoir rentrer dans l’enclos. Je lui souris d’un air entendu, sans prononcer mot, et elle se dirige à grandes enjambées vers les escaliers qui mènent à la cour et aux salles de classe.

On aura beau lui coller beaucoup de choses sur le dos, ma mère a un sens de l’humour hors du commun, que peu de gens saisissent, mais qui délice d’autant plus ceux qui comprennent vraiment toute l’ironie dissimulée dans ses mots, ses intonations et ses expressions faciales et corporelles. Entre mère et fille, nous n’avons pas même besoin de parler ; un seul regard suffit pour nous comprendre au vol.

J’émerge du trou noir poussiéreux aux effluves de diésel que l’on appelle parking souterrain pour faire plus court. Le soleil s’est franchement levé maintenant, et le ciel est d’un bleu profond, sans le moindre nuage. Le gazouillis des oiseaux qui jouent sur les arbres est progressivement couvert par les cris et les rires des élèves, qui se retrouvent après trois mois d’abstinence.

Je me déplace lentement, sans attirer l’attention, et m’assoie sur un muret surélevé sous un grand eucalyptus. C’est mon poste d’observation préféré, me permettant d’assister à tous les évènements qui s’accomplissent dans le bas monde de la société lycéenne. En plus d’être la fille de la prof la plus bizarre et impopulaire de l’école, je suis musulmane chiite, pauvre, mal habillée, brillante en classe et introvertie. Toutes les tares du monde. Qui voudrait jamais d’une telle amie ?

Vous pourriez croire que je suis frustrée en me lisant. Eh bien, détrompez-vous. Je ne renoncerais pour absolument rien au monde à mon rôle d’outsider, qui me permet d’être fidèle à ma nature véritable. Je méprise et je plains les gens qui piétinent leur propre nature pour accommoder les autres, se faire accepter par l’arbitraire de la société lycéenne, qui a édité ses propres règles et qui veut les imposer uniformément à tout le monde.

Discuter de banalités à longueur de journée, d’ongles peints, de coiffure de stars, des deux kilos gagnés par telle ou telle malheureuse pendant l’été. Poster des photos sur Facebook et Instagram en ayant soin de prendre des poses audacieuses, en faisant ressortir le buste et rentrer le ventre, jouer à la cool en tirant la langue et écarquillant les yeux sur chaque selfie. Sortir tous les soirs, aller boire et danser, écouter de la musique à s’éclater les tympans, fumer des clopes, faire du tapage, et se moquer de tous ceux qui sont différents.

Voilà dans quel magma je devrais sauter les pieds joints si je souhaitais me faire accepter par mes chers camarades. Et comme je m’appelle Tahira, je devrais me comporter de manière encore plus dépravée que les autres pour fournir une preuve irréfutable de mon indifférence la plus complète pour la religion de mes ancêtres.

Soit dit en passant qu’il y a, bien-entendu, quelques nuances dans ce portrait, et que ces traits ne sont pas du tout une particularité de mon école, mais de la société libanaise en général. Et peut-être de la nature humaine. Mais je n’ai pas encore vérifié cette dernière hypothèse, n’ayant jamais voyagé hors de mon pays.

La vie est tellement plus intéressante quand on l’étudie de l’extérieur, quand on analyse les gens sans s’y mélanger, sans se faire contaminer par leurs passions, leurs vices, et leur frénésie, et sans s’embrouiller l’esprit avec son propre ego. Croyez-moi, on en apprend bien davantage.

Tenez par exemple le groupe de quatre filles qui s’est arrêté devant moi. Je ne les connais pas, elles sont un peu plus jeunes, mais je peux vous dire avec certitude le rôle que chacune joue sur l’échiquier lycéen. La reine est bien proportionnée, du style poupée Barbie maquillée, avec le sac à main de marque, le t-shirt décolleté et le minishort mettant en valeur toutes ses courbes, et des Converses aux pieds. Une confiance apparente se dégage d’elle, mais deux ou trois kilos en plus, ou une poussée d’acné improviste, suffiraient à faire vaciller le terrain sous ses pieds. Elle sourit d’un air entendu à ses deux acolytes, qui lui ressemblent comme deux copies conformes. La quatrième semble un peu moins dans son élément ; on sent bien qu’elle essaye de faire des efforts, de se dépasser, d’assumer son rôle nouveau, mais bon, son sourire nerveux crie le manque de confiance, et il reste pas mal de pratique à faire. Probablement ce devait être une adolescente boutonneuse et studieuse avant l’été, qui a profité des vacances pour se métamorphoser, une larve voulant se faire chrysalide. Mais la concurrence est rude dans l’aristocratie lycéenne, et l’on risque d’éveiller des convoitises et de se brûler les ailes à vouloir trop se rapprocher du soleil.

La reine a accueilli une petite plébéienne dans leur petit cercle, probablement pour l’utiliser comme levier au cas où les aristocrates en venaient à faire la grosse tête. Mais elle n’hésitera pas à l’utiliser et à s’en débarrasser, comme d’un gant jetable, dès que la plébéienne aura perdu de son utilité.

Ce serait cependant donner trop de mérite aux aristocrates que de penser qu’elles s’aiment et se respectent entre elles. Elles deviennent des rivales mortelles dès que la race des garçons entre dans la partie. Tant qu’il n’y a aucun danger, aucun enjeu, les flatteries, les caresses et les gentillesses intéressées pleuvent. Mais à la première alerte, toute leur amitié, toutes leurs années de concubinage, seront oubliées, enterrées.

La petite plébéienne est ignare de tous ces jeux, béate dans sa félicité matinale, se sentant briller de mille feux au contact de la reine. Je remarque même qu’elle me lance quelques regards de pitié, moi la fille réservée de laquelle personne ne veut, dans mon petit angle obscur de la cour. Je sens que dans un élan de générosité enfiévré, si elle avait encore le libre arbitre de ses décisions, elle me jetterait les miettes de son bonheur, elle viendrait presque me dire de les rejoindre et de participer à son extase enchantée.

Deux mâles, bruns et bien bâtis, aux lunettes de soleil bigarrées et faisant aussi partie de l’aristocratie, passent. Les filles arrêtent leur conversation, mais elles font semblant de ne pas les voir. La plébéienne continue à parler seule, n’ayant pas compris ce qui se passait, avant de rougir et de se taire, comprenant qu’un évènement de force majeure allait leur survenir. Soudain, les deux gaillards s’arrêtent, et saluent la reine avec effusion. Ils lui font la bise, puis vient le tour des aristocrates, et enfin, la plébéienne leur est présentée ; ils la connaissent déjà, mais dans une vie antérieure, où elle n’était pas une jeune demoiselle, mais un objet boutonneux, à grosses lunettes, peu digne de leur intérêt, permanemment installé au premier rang de la classe, comme en pénitence. Maintenant c’est tout autre chose, elle est devenue une prétendante de plus. Il faut savoir que les garçons sont généralement moins respectueux des classes sociales lycéennes que les filles, si une fille d’une classe inférieure vient à se révéler assez sexy et pas trop compliquée.

J’appuie ma tête sur mes genoux, et écoute distraitement des bribes de leur conversation, au gré du vent et du brouhaha de la cour qui couvre tous les autres bruits par moment. Je ne supporte pas la façon de parler des adolescents, et de mélanger le français, l’arabe et l’anglais. Je suis incapable de m’exprimer comme eux, et c’est une autre des raisons pour lesquelles je ne pourrais pas passer inaperçue dans un milieu lycéen.

—      Qu’est-ce que t’as fait cet été ?

—      J’étais avec mes potes… sur une île en Grèce…

—      Yay, t’as trop la chance mec ! J’me suis emmerdée avec mes parents…

—      Ah oui, le concert de Lana Del Rey…

—      Moi j’étais à New York ! It was so, so amazing guys !…

—      Vous avez su qu’Elie et Léa se sont mis ensemble ? Quelle idée ! Elle est trop moche, trop ordinaire ! Qu’est-ce qu’il lui trouve ?

Le sujet se fait intéressant. Je relève la tête pour scruter l’expression de la reine, qui critique ce nouveau couple.

Un des garçons, sourire narquois aux lèvres, fait un geste obscène, mimant les formes voluptueuses de Léa, la fille en question.

—      T’es dégueulasse, espèce de con ! s’écrie la reine, faisant mine de s’énerver, mais ne pouvant dissimuler l’affection et l’amusement de son ton.

Elle empoigne son sac à dos pour le frapper avec, mais le garçon a les réflexes plus rapides. Il saisit ses poignets, l’attire vers lui, et elle se retrouve dans ses bras.

Elle essaye de se débattre, elle crie et rigole, mais il renforce sa prise. Après quelques instants, il l’embrasse sur la joue et la libère de son étreinte. Si ça ne se passait pas dans la cour, sous l’œil aiguisé des surveillants,  cette étreinte aurait probablement abouti à tout autre chose. La reine semblait ne pas demander mieux de rester blottie entre les bras poilus et protecteurs. Elle ne luttait que pour augmenter la tension virile, et pouvoir garder leurs petits jeux sous l’enseigne de la plaisanterie vis-à-vis de leurs spectateurs et spectatrices.

Ah, comme je serais incapable de me prêter à ces petites manigances mesquines !

 

La cloche sonne, et toutes les fourmis se dirigent avec diligence vers leurs fourmilières respectives. On n’en est pas encore au temps des bravades et des séchages de cours.

Je me retrouve dans le flot d’adolescents qui montent les escaliers. Je tiens les foules en horreur, premièrement parce qu’elles sont oppressantes, et deuxièmement, parce que je suis fière de ma singularité. Vous l’avez sûrement compris, je n’aime pas faire partie d’un groupe.

Des corridors ternes défilent sous mes yeux à nouveau ensommeillés, à l’idée de me retrouver coincée en classe pour toute une année. Bien-sûr, il y aura l’effet de nouveauté, mes profs et mes camarades à analyser. Mais ce sera assez vite fait, et la plupart des cours menacent d’être assommants. Non pas que je n’aime pas apprendre, mais la façon de laquelle les choses sont enseignées laisse à désirer. Au lieu de stimuler l’intérêt intellectuel des élèves, les profs les menacent à coups d’examens et de baccalauréat. Ils ne vous disent pas « explorons ce sujet parce qu’il est fascinant pour l’humanité ». Ils disent « vous devez parfaitement connaître ce théorème, parce que chaque année il y a une question dessus au bac ».

On attend quelques minutes dans le couloir, devant la porte d’entrée verrouillée de notre classe, l’arrivée du professeur principal, qui nous enseignera la philosophie.

Malgré la confiance en moi-même que je dégage quand je vous parle de ma petite personne, il ne faut pas croire que je sois véritablement si assurée. Je me répute une personne intelligente et douée, mais je deviens timide et maladroite lorsque j’ai à interagir avec les gens, et ne pas avoir d’amis me pèse lorsque je suis d’humeur sociable, ce qui, j’en conviens, n’arrive pas tous les jours.

J’observe mes nouveaux camarades de classe en me demandant vaguement avec qui je pourrais sympathiser, si j’en venais à le désirer. Ce serait quand même bien d’avoir un ami avec qui partager toutes mes réflexions saugrenues, avec qui échanger des livres, des CD et aller marcher.

En fait, il y a une contradiction au fin fond de moi qui m’inhibe socialement encore plus que je ne le suis. D’un côté je juge les gens avec sévérité, je les lis comme des livres ouverts, et d’un autre côté, quand je suis en face d’eux, je ne les déteste pas, et j’ai juste envie d’établir un contact normal, adulte et gentil. Mais le poids du passé, et celui de ma fierté, m’empêchent de le faire. Etant petite, j’ai été blessée par des soi-disant amies qui m’ont rejetée à cause de ma religion et de mes conditions sociales, ou d’autres stupidités du genre. Et après, j’ai pris l’habitude de m’enfermer dans ma coquille, pour ne plus donner aux autres la possibilité de me faire du mal. Des années et des années de solitude, de lectures pendant les récréations. Et pour tenir bon, je me suis mise à observer les gens, et à mettre le doigt sur chacun de leur défaut, me fortifiant ainsi derrière mon choix. Maintenant, l’idée de faire le chemin inverse, de sortir de mon isolement et de me remettre à parler à mes camarades lycéens me donne le trac. Au cours des deux dernières années, lorsque j’essayais de faire un effort, je sentais mon naturel m’abandonner au galop, mon cœur battre à tout rompre, et ma tentative échouait lamentablement.

Le professeur arrive enfin, avec cinq minutes de retard, et les élèves se précipitent en classe, voulant choisir les meilleures places et être à côté de leurs amis. Je suis une des dernières à rentrer. Je fais un mouvement pour m’assoir à côté d’une fille à l’air studieux au second rang, mais elle me dit que la place à côté d’elle est déjà réservée. Je me mords les lèvres, et me retrouve au fond, à côté de Peter, un garçon taciturne, boutonneux et à lunettes qui était dans ma classe il y a quelques années, également considéré comme un prolétarien par l’aristocratie lycéenne. Le genre de geek des jeux vidéo, qui passe ses après-midi devant son ordinateur, les récréations penché sur l’écran défilant de son smartphone, qui se dissimule au fond pour ne pas que les profs ne le remarquent et qui s’arrange pour faire le strict minimum et passer de justesse les examens, prouvant qu’il serait capable d’obtenir de meilleurs résultats s’il y mettait une miette de motivation. Mais je ne lui reproche rien. Ce n’est pas tout le monde qui a eu une madame Kanso à la maison, avec le pouvoir de vous pétrifier d’un regard si un jour vous avez le malheur d’avoir une note légèrement plus basse qu’un 17 sur 20, et qui va voir votre prof dès le deuxième coup de semonce, lui intimant expressément de vous faire assoir à l’avant poste, une table solitaire entre l’estrade et la première rangée.

Le professeur de philosophie, un français d’une soixantaine d’années de stature moyenne, les cheveux blancs nécessiteux de quelques coups de peigne, les yeux bleus et graves, se présente. Il s’appelle Monsieur Martelet et vient de Toulon. C’est sa deuxième année au Liban.

Il discourt un peu sur l’année qui nous attend, le bac, les choix d’avenirs cruciaux, et puis il se lance dans le cours de philosophie, malgré les regards irrités que les élèves lui dardent. La première heure est généralement une heure de vie scolaire, où le prof principal déblatère à n’en plus finir.

Très vite, M. Martelet réussit à gagner toute mon attention, alors que mon compagnon de table baille à se décrocher la mâchoire. Je n’imaginais pas que la philosophie allait être si intéressante. Le prof explique les concepts clairement, distinctement, et une intelligence lumineuse émane de ses yeux bleus. Il évoque les différents sujets que l’on peut analyser d’un point de vue philosophique, et nous introduit ensuite à la philosophie des grecs anciens, expliquant notamment le raisonnement par syllogisme et l’allégorie de la caverne. Je pense très vite à un exemple moderne de cette allégorie : toutes et tous mes camarades de classe qui aperçoivent la vie à travers des lunettes déformantes renvoyant à leurs yeux leur propre image, en déduisant ainsi qu’ils sont au centre des préoccupations de l’univers. Ah, si seulement ils pouvaient écarter leurs lunettes pendant quelques instants, et observer l’immensité du monde, et réaliser combien ils n’en sont qu’une infime et insignifiante particule.

 

Les deux heures de philosophies ne passent que trop vite, sans que mon cerveau n’ait un seul moment d’oisiveté. Maintenant, tous les élèves se reversent dans la cour de récréation.

J’effectue un passage par la bibliothèque, et emprunte l’insoutenable légèreté de l’être de Kundera. Le genre de livres que le commun des mortels appellerait déprimant, le genre de livres qui, si surpris à être lu spontanément à l’école suffirait à reléguer un plébéien dans la catégorie des plébéiens irrécupérables, où je me trouve depuis belle lurette déjà. Une catégorisation qui fait toute ma fierté. Pour que la vie ait un peu de piment, il faut se démarquer, en positif ou en négatif. Être dans la moyenne, c’est être médiocre, fade, ennuyeux.

La lecture et la musique sont les deux seules activités qui me permettent de survivre à cette existence absurde, sans aucun but apparent. Je me demande souvent à quoi sert la vie, si on va tous mourir un jour. La somme de toutes nos expériences et des nos émotions en temps qu’êtres humains va s’annuler, tout ce qu’on aura fait ou appris sera réduit en poussières et dispersé par le vent aux quatre coins du monde. À quoi bon se lever chaque matin ? Pourquoi cette lutte perpétuelle contre les éléments ? Pourquoi ne pas rester au lit, et s’endormir à jamais ? Voilà des questions qui me taraudent depuis longtemps, et auxquelles je ne trouve d’autre réponse que celle de ne pas y pas penser.

Heureusement, mon esprit continue à vouloir apprendre et découvrir. Sans cette faim, cette boulimie intellectuelle, je me serais déjà suicidée depuis longtemps. Ou plutôt, pour être précise (chose que ma mère tient très à cœur), je serais morte d’ennui. Non pas que mon existence fasse une différence dans le grand schéma des choses de l’univers, mais bon, j’avoue que je n’aurai pas de regret de continuer à vivre tant qu’il restera des livres à lire, des sujets à explorer, des personnes intéressantes à analyser. Petit à petit, je me suis faite à l’idée de ne pas pouvoir trouver de réponses à mes questions existentielles, d’accepter momentanément de ne pas trouver de but moral à la vie humaine. Cependant, à travers mes voyages dans le monde des pages jaunies et des caractères imprimés, j’ai le secret espoir d’un jour trouver une philosophie de vie qui me satisfasse pleinement.

Je n’ai jamais mentionné à ma mère mes doutes existentiels. C’est le genre de personne avec qui on se sent peu à l’aise de discuter ce genre de sujets, qui balaierait le tout d’un mouvement de la main. « Est-ce que ça change quelque chose de se torturer l’esprit ? Non ? Alors n’y pense pas. Sois solide. Ne perd pas ton temps. Fais quelque chose d’utile. Va plutôt étudier le théorème de Bezout qui est très intéressant. » En fait, peu à l’aise est un euphémisme. Ma mère regarde droit dans les yeux son interlocuteur, avec son regard bleu d’acier lame tranchante, vous faisant très vite comprendre que toute parole qui n’est pas strictement nécessaire n’a strictement pas lieu d’être exprimée. Voilà la philosophie de ma mère. Et la répétition du mot strictement est voulue. C’est un terme, ou un concept devrais-je dire, qui est d’une importance capitale en mathématiques, si jamais vous l’aviez oublié. Bon, trêve de mathématiques, déjà comme cela, nous en auront beaucoup trop en classe.

Et la religion dans tout cela ? Eh bien, figurez-vous qu’on ne m’a jamais enseigné de religion, malgré les tares que mon prénom et mon nom portent en leur sein et que je dois supporter quotidiennement. Non pas que j’aie honte de mon nom ou de mes origines. Jamais, au grand jamais ! Mais je sens que les gens me jettent un regard de pitié quand ils entendent mon nom, pour la première fois. « La pauvre » doivent-ils se dire, « être née musulmane, quelle malchance, surtout pour une fille. » Vous savez, il y a une tonne de préjugés que les chrétiens ont sur les musulmans, et les musulmans sur les chrétiens, renforcés par dix-sept années de guerre civile, et depuis, deux décennies et demie de regards en chien de faïence, sans jamais se tendre la main franchement. Préjugés renforcés par la bonne publicité que l’État islamique d’un côté, et le Hezbollah de l’autre, nous ont faite.

Je ne suis jamais parvenue à savoir si ma mère était croyante ou pas. Je pense qu’elle doit avoir un système hybride de religion mathématique qui lui est propre, ou de mathématique religieuse devrais-je dire. Peut-être quelque chose du genre du pari de Pascal sur la religion, disant qu’à chances égales d’existence et de non existence d’un être suprême, il est plus judicieux de croire pendant sa vie, pour, d’une part, avoir les consolations de l’espoir, et, d’autre part, être admis au paradis sans passer par le purgatoire. Mais ce n’est pas du tout le genre de raisonnement qui pourrait me convaincre d’adopter une croyance ou une autre. J’ai besoin de vérités, pas de paris hypocrites.

Je suis plongée dans le deuxième chapitre du livre de Kundera. C’est le premier livre que je lis de cet auteur, mais je suis frappée par la poésie de sa prose, et le sens profond qui s’en dégage qui me donne la chair de poule. Je me félicite de mon choix, et quand la cloche sonne, je continue à lire mon livre dans les escaliers menant à la salle de classe. Quelle frustration de devoir se détacher d’une lecture passionnante !

Nous attendons deux minutes dans le couloir, avant que le professeur de physique-chimie n’arrive et ne nous ouvre la classe. Il est de stature moyenne, à la tournure désinvolte, des yeux noirs et profonds, le crane rasé.

Il se présente, Monsieur Antoun Kallab. Il m’est tout de suite sympathique. Il me rappelle un peu ma mère ; son visage transpire le sarcasme, mais un genre de sarcasme plus léger, moins sévère.

Je m’efforce de suivre son cour, avec plus ou moins de succès. À certains moments je cède à mes impulsions, et mon esprit s’envole hors de la classe, telles les ondes voyageant à travers la matière. Après tout, qu’y puis-je faire si la physique m’inspire des réflexions métaphysiques ?

Je me mets à rêver à comment les vagues se forment au large de la mer sous l’action répétée du vent. Je m’imagine sur une petite barque, en train d’observer le péché originel de la première vague qui vient au jour. Une vague qui m’emporte, me faisant chevaucher sur les mers et les océans, à la découverte du monde. Quelle aubaine ce serait pour les gens comme moi, qui n’ont jamais mis les pieds hors de leur petite nation. Et puis, quel rêve que d’être loin de toutes les obligations, de toutes les hypocrisies, loin et libre au milieu des mers, le visage hâlé par l’action du vent et du soleil. Un visage halé m’irait bien je pense. Je ferais plus d’effet, du style, celle-là, eh bien, elle a une certaine expérience de vie.

Je ne vous ai pas encore dit que j’ai la peau blanche, désespérément blanche. Mes ancêtres devaient sûrement venir des steppes d’Asie, pour avoir hérité de tels gènes. Toutes les femmes m’auraient enviée au Moyen-âge, ou même il y a un siècle de cela, lorsque les créneaux de beauté étaient opposés. Mais maintenant, au XXIème siècle dans un pays comme le Liban, ça fait la fille qui n’a jamais mis les pieds à la plage, parce qu’elle est chiite et qu’elle n’aime pas montrer son corps. « La pauvre, qu’elle doit être complexée ! »

Non pas que je me préoccupe outre mesure de mon aspect physique. J’ai une attitude très raisonnable à ce sujet : ce que la nature me donne, il faut s’efforcer de l’entretenir, en bon état, et ce qu’elle ne me donne pas, eh bien tant pis, je ne l’aurai pas. Et peu importe que les gens me trouvent belle ou laide, je ne ferais rien de délibéré pour leur plaire. Au contraire, j’irais presque jusqu’à dire que je préfère ne pas plaire physiquement. En tout cas, que ce ne soit pas la raison principale pour laquelle un garçon s’intéresse et s’attache à moi, si un jour un pareil cataclysme devait arriver. Je voudrais plaire et impressionner par mon esprit, mon intelligence, mes qualités morales.

De temps en temps, mon attention se reporte sur le cours, et, sans fausse modestie, c’est amplement suffisant pour comprendre ce que le prof explique, et pour plus tard obtenir de bonnes notes aux examens. Ce que j’apprécie du prof de physique est qu’il n’hésite pas à remettre à leur place les élèves insolents ou trop sûrs d’eux – comme ceux qui posent des questions en mode rafale, ou ceux qui cherchent à se faire remarquer – tout en restant très calme, avec un petit sourire ironique qui semble nous dire qu’il a vu passer des générations et des générations d’étudiants et qu’on ne va pas le surprendre ou l’émouvoir avec facilité.

Enfin, l’heure de physique se termine, et il y a cinq minutes de flottement, le temps que le prof d’histoire-géographie arrive.

Je chasse mes rêveries à coups de balais, et observe mes camarades de classe. Il y en a très peu qui soient dignes de mon attention. Quelques uns appartiennent à la caste des aristocrates, la plupart font partie des aspirants aristocrates qui tentent d’émuler les premiers en exhibant des comportements exagérés, les autres sont des plébéiens qui soit ont baissé les bras et reconnu leur infériorité, soit ignorent qu’il y existe des conditions supérieures aux leurs ; je crois que ces derniers sont les plus heureux, parce qu’ils n’ont rien de particulier à désirer ou envier, du genre de Peter, le garçon geek assis à côté de moi depuis ce matin, et qui semble complètement plongé dans son monde. Et puis, il y a les outsiders, les gens différents, qui n’acceptent pas la catégorisation, pensent par eux-mêmes, et se distinguent naturellement.  Ce sont les personnes qui seraient susceptibles de m’intéresser.

Je scrute la classe à la recherche de tels spécimens. Mon regard s’arrête sur une petite poignée d’élèves.

Un garçon assis une rangée devant moi excite ma curiosité. Il a l’air taciturne et socialement maladroit. Il jette des regards vaguement inquiets autour de lui. Il est assis à côté d’une assez jolie fille, mais cette dernière l’ignore royalement. Elle est plongée dans une conversation avec son voisin de l’autre côté.

Je croise le regard du garçon en question, et il détourne prestement la tête. Son visage est émacié et ses yeux noirs sont profonds. Étrangement, je me sentirais beaucoup plus confiante d’aller aborder des gens comme lui. Mais pour l’instant, je me contente d’observer.

Je remarque qu’il tente d’adresser la parole à sa voisine. Malheureusement, je n’entends pas ce qu’il dit. Elle répond brièvement, et se replonge dans sa conversation avec son autre voisin. Il rougit, me semble-t-il. Honteux d’être ignoré, frustré de ne pas être considéré ? C’est un sentiment que je connais.

La prof d’histoire-géographie arrive, mettant fin à toutes les discussions qui allaient bon train. J’aime l’histoire, mais le cours de cette prof devient vite soporifique, et je décide que je le lirais toute seule à la maison dans le manuel. Et puis, j’en ai assez d’étudier l’histoire de la France, que je connais déjà de fond en comble, alors que je vis au Liban et ne mettrais probablement pas les pieds de sitôt en Europe.

J’ouvre l’insoutenable légèreté de l’être, et me mets à lire avec avidité, bercée par la voix monocorde de la prof.

Dans un rare accès de sociabilité ennuyé, Peter me demande ce que je lis. Je lui montre la couverture du livre, et il hoche la tête d’un air ignare et indifférent, avant de se replonger dans ses occupations, qui elles non plus n’ont rien à voir avec le cours.

De temps en temps, je lance un regard de biais au garçon de la troisième rangée, qui semble écouter et prendre quelques notes sur des feuilles de classeur.

Mon heure de lecture se termine avec la cloche, et c’est de nouveau le moment de la marée haute dans la cour de récréation. Comme à mon habitude, je rejoins mon petit coin de paradis bétonné, à l’ombre du vieil eucalyptus, et j’ouvre ma boîte de déjeuner que j’ai rapporté de la maison. Du riz à la viande. Ma mère dit que c’est inutile de dépenser de l’argent en achetant mes repas à la cafétéria. En outre, ce que je rapporte de la maison est beaucoup plus sain.

J’enfourne bouchée après bouchée, pressée de terminer pour reprendre ma lecture, et observant la cour distraitement. La plupart des gens vont au four acheter une manouché ou une pizza, et s’abreuvent de sodas de toutes sortes. Puis, sans que je m’en rende compte, mon champ de vision se retrouve fortement réduit. Je cesse de mâcher, lève les yeux et croise le regard perçant d’un garçon que je ne connais pas. Il est grand de taille, bien bâti, teint clair, large front et mâchoire carrée. Je dois avouer qu’il n’est pas mal du tout.

—      Tu es la fille de Kanso ? me demande-t-il, d’une voix énergique, avec un accent particulier en français.

—      Oui… pourquoi ?

Je réponds la bouche pleine, balbutiant presque, ce qui me rend doublement mal à l’aise, et  se manifeste dans un rougissement intempestif qui doit être particulièrement visible sur mon teint pâle. J’essaye de déglutir.

Il sourit, d’un air de confiance rapace :

—      Elle est géniale cette prof ! Je crois qu’on va bien s’entendre elle et moi !

Je cherche quelque chose d’intelligent ou de spirituel à dire, mais rien ne me vient à l’esprit. Je finis enfin ma bouchée, et je sens que mes lèvres et ma bouche sont sèches et pâteuses. Je bois une gorgée d’eau de ma gourde.

—      Comment tu t’appelles ? dit-il.

—      Tahira… et toi ?

—      John. Je suis nouveau à l’école…

—      Ah, et comment tu as su que j’étais la fille de Kanso ?

—      On m’a dit que sa fille était en terminale aussi, et tu lui ressembles vraiment ! Je peux m’assoir à côté de toi ?

Je réponds par un hochement de tête, et je mets mon sac à dos sous mes pieds pour lui faire de la place.

—      Tu es toi aussi un génie de maths, Tahira ?

—      Non, pas vraiment…

—      Pas vraiment, ça veut dire quoi ?

—      Je suis bonne en maths… mais pas autant que ma mère.

—      Ah, c’est dommage. Moi j’adore les maths ! réplique John. C’est ma matière préférée… Au fait, je suis Canadien, fils de diplomate, et du coup on change chaque trois ou quatre ans de pays. Ma mère est d’origine libanaise, et mon père a été nommé ambassadeur au Liban. On peut enfin découvrir le pays de notre mère ! C’est super intéressant ici !

Je l’écoute avec attention, comprenant le pourquoi de son accent bizarre en français, et il semble ravi d’avoir un auditoire aussi peu loquace. Ceci me convient parfaitement, parce que je ne saurais vraiment pas quoi dire en ce moment. Je ressens cruellement le manque de pratique sociale.

—      Dans quel pays tu étais avant ?

—      On a été au Kazakhstan, en Ukraine et en Iran. Mon père s’occupe surtout des anciens pays soviétiques et du moyen orient. On fréquentait à chaque fois le lycée français.

—      C’est intéressant, tu as du tellement voyager !

—      Je ne peux pas me plaindre à ce niveau. J’ai mis les pieds sur les cinq continents. On voyage énormément avec mes parents et mes frères. On part chaque vacance quelque part, cet été on a passé un mois dans la campagne iranienne, et un autre mois en Inde. Et toi donc, qu’est-ce que tu fais de beau dans la vie, à part t’isoler en lisant des bouquins ?

Je me sens rougir jusqu’à la racine de mes cheveux :

—      Ah, tu m’as vue… tu m’as vue lire ? Euh… rien de très intéressant… j’aime lire, jouer du oud…

—      Du oud ?

—      C’est un instrument arabe, qui ressemble au luth…

—      Ah je vois ! Moi j’ai fait quinze ans de guitare. J’adore les échecs, les débats. Tout ce qui fait réfléchir. On m’accuse parfois d’être arrogant, mais c’est juste que j’ai trop d’énergie intellectuelle à dépenser. Et puis, la moyenne des gens est bête, facilement manipulable. Tu ne trouves pas ?

Je l’écoute, sans me prononcer. Il m’intimide. Il apparait tellement sûr de lui-même, et il a un avis tranché sur tout.

Il poursuit ses réflexions sur les gens :

—      Mais toi tu ne fais pas partie des gens manipulables. Tu sembles aussi timide et inoffensive d’un agneau, mais j’ai l’impression que ce n’est qu’une façade. Je me trompe ?

Je souris légèrement, et secoue la tête.

—      Dis-moi si je te fatigue. Je te sens embêtée ? Est-ce que je parle trop ? Tu sais, c’est une tendance que j’ai. Bonne ou mauvaise qu’elle soit. Toujours mon mot à dire sur tout. J’en sais trop. On dit que la vie des gens intelligents est plus compliquée, et je suis tout à fait d’accord… On sent qu’on a beaucoup plus de responsabilités. Mais je parle, je parle… Tu vas étudier quoi après ?

Effectivement, il parle un peu trop, et met une certaine agressivité dans ses mots. Mais bon, ce serait stupide de cracher sur une occasion d’enfin sociabiliser un peu. Et puis, c’est clairement quelqu’un d’intelligent.

—      Je ne sais pas encore… je suis indécise… psychologie peut-être…

—      Psychologie ? Vraiment ? Bon, j’ai un test pour toi. Dis-moi comment tu me perçois, quel genre de personne je suis ?

Sa question me tétanise. Je reste de marbre, comme ces statues décapitées du musée de Beyrouth. Je laisse mon regard se perdre dans la cour, mais je ne vois rien, et je réfléchis à comment répondre. Cette fois-ci, il en va de mon amour propre de dire quelque chose d’intelligent, qui le surprenne. Moi qui ai tellement confiance dans mes capacités de lecture des gens. Mais en même temps, je ne veux pas me lancer dans une dissertation sur les différentes classes lycéennes.

—      Ben, alors ? Ne soit pas timide !

Mes idées se bousculent, j’essaye de les ordonner.

—      Écoute, si je t’ai mis mal à l’aise avec ma question, oublie-la ! Je ne suis pas encore rodé aux façons de faire, ici, au Liban… Dis-moi…

Je le coupe :

—      Non, non ! Je réfléchissais juste à ce que j’allais dire… Je te vois comme quelqu’un de très confiant en toi… Rien ne semble t’effrayer… Et je pense que tu es très ambitieux, et que tu n’hésiterais pas à passer par-dessus les autres pour réaliser tes objectifs, surtout si tu ne tiens pas ces personnes en haute estime. Et c’est difficile de faire partie des gens que tu estimes, tu es très exigeant…

Au fur et à mesure que je parle, ma confiance grandit, et le visage de John exprime amusement et admiration.

—      Pas mal, vraiment pas mal du tout ! Tu es dangereuse à ce que je vois. Il faudra que je me tienne sur mes gardes dorénavant…

—      Et toi, comment tu me vois ?

John n’a pas un seul moment d’hésitation :

—      Tu es une fille très intelligente, très différente des filles ordinaires. Tu restes dans ton coin, tu sembles un peu timide, mais surtout solitaire. Ton visage est impassible, et je pense qu’au fond, sous des apparences plus douces, tu es aussi dure et manipulatrice que moi ! Mais bien plus dangereuse ! On est fait pour s’entendre, tous les deux.

Je le regarde dans les yeux, m’assurant qu’il ne soit pas en train de se moquer de moi. Mais son expression est sérieuse et décidée. J’étais loin de me douter que je dégageais une telle impression de force et de cynisme. Mais c’est tant mieux ! Au fin fond, John ne sait pas qu’il peut découper mon cœur comme du beurre tellement je suis sensible. Certes, le fait d’avoir grandi avec une madame Kanso, sans l’indulgence d’un quelconque père, m’a fortifiée, et les mauvaises expériences à l’école ont sans doute été bénéfiques à l’amélioration de mon caractère. Comme quoi, on peut puiser des énergies positives dans chaque source de malheur.

Je me rends compte qu’un groupe de connaissances passe devant mon muret, qu’ils me regardent avec un étonnement non dissimulé, et qu’ils chuchotent quelque chose entres eux. Cela doit faire impression que de voir l’impopulaire Tahira avec un bel inconnu qui serait considéré séduisant, voire très séduisant, par l’écrasante majorité de la junte féminine. Pendant quelques instants, j’essaye de me voir à travers les yeux des autres. Mon essai n’a que peu de succès, parce que différentes images de moi-même se superposent, liées à l’analyse que John a fait de ma personne.

Je prends l’initiative, ragaillardie par toute notre conversation :

—      Et toi, qu’est-ce que tu comptes étudier ?

—      Les études que je ferais n’ont pas beaucoup d’importance. Je me lancerais probablement dans quelque chose de scientifique, peut-être l’ingénierie. En fin de compte, ce qui m’intéresse, c’est gérer des gens et des choses, prendre des décisions stratégiques. Je sens que je suis fait pour de grandes choses. Je sais que je donne une image arrogante de moi-même, mais à quoi bon se cacher derrière mon doigt et maquiller mes ambitions de fausse modestie ? Je sens que j’ai assez d’énergie pour gouverner le monde en entier ! Ou presque ! Tout m’intéresse, et je suis capable d’apprendre n’importe quoi ! La seule condition, c’est que mon travail ne soit pas répétitif. Ah ça, non, jamais. Je dois être entouré d’assez de gens fiables pour faire toute la sale besogne, toutes les choses répétitives. Sinon, je gâcherais mon potentiel. Au fait, je vais te révéler un truc. Tous ces trucs que je te dis, je ne les dis pas à tout le monde. Je te parle de moi et de mes véritables ambitions, parce que tu m’as immédiatement inspiré confiance. Après j’exagère un peu, bien-sûr, mais c’est pour exprimer le feu qui brûle en moi. J’adore lire la biographie des grands hommes du passé, et je sens que je suis fait de la même matière qu’eux. Je suis fait pour les choses grandioses…

John se lance, inarrêtable, dans la description de ses rêves et ses ambitions, et je dois avouer que je ne l’écoute qu’à moitié. Il me tape un peu sur le système nerveux. Les gens trop sûrs d’eux me mettent mal à l’aise, de façon négative.

Il est tout aussi prompt à changer de sujet, et il se met à me décrire ses premières impressions sur le Liban. Il a été surpris du contraste qui existait entre les riches et les pauvres, et entre les différentes religions, mais il n’a pas encore eu le temps de visiter le pays. J’acquiesce sans dire mot ; je suis fatiguée de notre conversation, et d’ailleurs, il ne me donne pas l’occasion de dire mot.

John se souvient qu’il n’a pas encore déjeuné. Il me sert la main, me dit qu’il était ravi de faire ma connaissance, en me souhaitant le meilleur pour l’année scolaire, et il se dirige vers la cafétéria. Je me rends compte que moi aussi j’ai arrêté de manger mon riz à la viande, tellement j’étais surprise de son arrivée et concentrée pour soutenir la conversation. Je finis de nourrir mon corps, tout en repassant tout ce qui s’est passé dans mon esprit. Les points que j’en dégage est que j’ai un certain potentiel dans la vie qui ne demande qu’à s’épanouir, que je manque terriblement de pratique sociale et me fatigue aussi vite d’une conversation qu’une personne qui déciderait du jour au lendemain d’aller courir un marathon, sans aucun entrainement et sans en avoir la forme physique…

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