L’histoire de Cheikh Khalil : début d’un roman historique

Chapitre 1

Un départ tempétueux

 

La nuit était déjà bien avancée, et des masses de nuages couraient dans le ciel de Naples. La ville s’était entièrement assoupie, mis à part les quelques gardes ensommeillés qui continuaient à troubler le repos des pavés, et les ombres furtives qui entraient et sortaient des maisons closes, avant les premières lueurs du jour, comme si l’obscurité promettait de jeter un voile sur tous leurs péchés.

Cheikh Khalil était assis sur une chaise, faisant face au port, et abrité du vent par le porche d’une petite auberge. Il contemplait l’horizon de cette ville étrangère, en compagnie de deux de ses hommes, le capitaine et Muallim Youssef. Devant eux, il y avait une table de bois à trois pieds, avec une bouteille de verre à demi pleine d’un liquide brun, trois petits gobelets en bois, et une carte enroulée. Une lanterne, accrochée au plafond voûté du porche de l’auberge et ballottée par le vent, les éclairait faiblement.

Leur horizon s’arrêtait aux crêtes écumantes des vagues, qui s’enroulaient à proximité de la côte, et se jetaient avec furie et fracas sur les rochers. La jetée les brisait sans toutefois les arrêter ; les eaux à l’intérieur du port étaient difformes et remuantes, balançant avec ardeur tous les bateaux y ayant trouvé refuge. Un montagnard aurait été pris de vertige à la seule vue du tangage des bateaux, avant même de songer à s’embarquer.

—      L’orage va nous toucher avant l’aube, dit le capitaine.

Khalil ne répondit pas immédiatement. Il jouait machinalement avec les bagues qu’il portait aux doigts, en se demandant une fois de plus si la décision qu’il avait prise était la bonne. Il annonça enfin :

—      Nous prendrons la mer juste après l’orage. Le vent se sera calmé un peu d’ici là.

Le capitaine fronça les sourcils ; broussailleux et blancs, ils se détachaient dans la nuit comme deux quarts de lune.

—      C’est un peu risqué, Cheikh. Ça va faire quatre… non, cinq jours que le vent est aussi fort. Les vagues vont être énormes, folles, même si le vent se calme.

Le capitaine se tut un instant, observant visiblement la réaction que ses mots avaient eu sur le Cheikh.

—      Et puis, le vent du nord va se lever, et ça va être encore pire ! Ce n’est pas mieux d’attendre quelques jours encore ? Le printemps arrive, et la mer sera meilleure…

Cheikh Khalil savait bien comment parler à ses hommes, arriver à ses propres fins tout en conservant leur affection et une loyauté sans réserve. Il répondit doucement, tapotant avec familiarité l’épaule du capitaine.

—      Capitaine, tu as raison. Je suis connu pour ma bravoure sans limites, mais avec les années, j’ai appris que la prudence est mère de toutes les vertus… Quoiqu’on dise de moi, je n’aime pas prendre des risques inutiles, et encore moins mettre des vies – le plus grand des présents que Dieu nous aie fait – en danger. Mais comme tu le sais, mon cher oncle Hanna est décédé – que le ciel accueille son âme ! – et je n’ai reçu cette triste nouvelle qu’il y a deux semaines, datant de janvier. J’ai déjà perdu beaucoup trop de temps… Je dois retourner au pays, et conforter mes cousins, et m’occuper de tout…

Impuissant face à ces arguments, le capitaine hochait la tête. Khalil ajouta alors d’un ton plus joyeux :

—      J’ai pleine confiance en ton habileté légendaire, Capitaine Estephan, et je sais que nous allons traverser indemnes cette tempête ! La vierge Marie est à nos côtés…

Le capitaine inclina gravement la tête.

—      Cheikh, votre confiance, malgré mes cheveux blancs, m’honore. Ordonnez et nous exécuterons.

Khalil connaissait le capitaine Estephan depuis qu’il était un enfant turbulent. A l’époque, la barbe et les sourcils du capitaine étaient encore grisonnants. Khalil avait une passion pour la mer, et le capitaine le prenait sur sa tartane quant il passait par le pays pour quelques mois ; il lui avait même enseigné les rudiments de la navigation à voile.

—      Capitaine, je sais que je peux compter sur toi les yeux fermés. Rassemble les marins et assure-toi que tout soit prêt, pour lever les voiles pendant l’accalmie, dès que l’orage cessera. Et annonce donc à nos hommes qu’ils seront généreusement récompensés à la fin.

Le capitaine fit un mouvement pour se lever et aller vers les quais, mais Khalil l’arrêta.

—      Attends !

Il prit la bouteille contenant le liquide brun, la déboucha, et servit deux des trois gobelets de bois ; leur troisième compagnon, Mouallim Youssef, était profondément endormi, la tête retombant sur son épaule. Les deux hommes trinquèrent, et avalèrent l’eau de vie d’un seul coup, se réchauffant la gorge et l’estomac. Le capitaine s’exclama alors :

—      Que Dieu vous donne une longue vie. Vous êtes l’homme le plus généreux que j’aie connu après feu votre père !

—      Que tu vives assez pour voir tes arrière-petits-enfants ! répondit Khalil. J’essaye seulement d’être juste avec mes hommes.

Khalil savait bien qu’il était extrêmement généreux, surtout comparé à ces marchands, si proches de leur argent, mais c’était toujours plaisant quand quelqu’un le reconnaissait à voix haute.

Il fit un petit geste de la main, comme pour signifier que leur conversation était terminée, et le capitaine en prit note sur-le-champ ; il était temps de compléter le chargement du fares el bahar – le « chevalier de la mer », leur solide vaisseau. Le fares el bahar ne les avait jamais trahis depuis leur départ du petit port de Batroun, huit mois auparavant, après la fin des récoltes. Le capitaine se souleva lourdement de sa chaise. Il traversa d’un pas lent mais décidé le quai, s’approchant des marins qui somnolaient encore sur des sacs de jute remplis de riz et de sucre. Les rumeurs de la mer couvraient tous les autres bruits, et Khalil ne put écouter les ordres que le capitaine donnait.

Les marins se mirent rapidement à l’œuvre. Aucun écart n’était toléré à bord, et leur discipline avait été bien entraînée au cours des huit derniers mois.

Les marins s’affairaient sur le quai, chargeant une petite chaloupe avec des sacs, des jarres et des caisses de diverses tailles qu’ils sortaient d’un entrepôt. Les hommes à bord de la chaloupe ramaient jusqu’au navire, qui ne pouvait pas accoster à cause de la faible profondeur des eaux à proximité des quais. Les marins hissaient ensuite les provisions sur le vaisseau, en grimpant sur une échelle de cordes, tâche exténuante surtout par une nuit sans lune et une mer remuante, menaçant de renverser la barque et de déséquilibrer les marins chargés de leurs lourds fardeaux. Une fois que le chargement de la chaloupe avait été transbordé au sein du fares el bahar, elle s’en retournait au quai, et toute l’opération pouvait alors recommencer. Ils avaient attendu l’escale de Naples pour recharger la cale avec les provisions nécessaires avant d’entreprendre la longue traversée qui les attendait avec la venue du printemps.

Khalil assistait à cette scène de loin. Il distinguait avec difficulté les matelots, de la taille des petites marionnettes qu’il avait vu s’agiter dans les théâtres de rue de Naples, mais il ressentait toute leur tension par les échos de cris qui lui parvenaient par moment, malgré le rugissement de la mer, le craquement du bois des vaisseaux et celui des cordages menaçant de casser.

En réalité, Khalil était assez préoccupé par leur sécurité et celle du navire, même s’il n’avait pas voulu montrer au capitaine son inquiétude. Le courage d’un commandant repose dans la capacité à ne pas communiquer ses peurs aux autres, mais au contraire de les rassurer, aussi désespérée que semble la situation. Khalil devait rester ferme comme un roc devant ses hommes, et il ne trouvait généralement aucune difficulté à le faire. C’était même un de ses talents naturels. Comment en aurait-il pu être autrement ? Il descendait d’une illustre famille qui, disait-on, avait un jour contrôlé presque toutes les montagnes du nord du Liban ; il était un cheikh, seul maître sur ses terres, traité d’égal à égal même par le Grand Prince du Liban.

Khalil savait jeter un linceul sur toutes ses pensées négatives, pour se laisser envahir et porter par l’excitation, au moment de braver le déchaînement des éléments. Cependant, quand il n’était pas lui-même dans le feu de l’action, et que d’autres risquaient leur vie pour lui, c’était plus difficile de rester sourd aux sirènes du danger.

Khalil essaya de détourner le flot de ses idées en inspectant du regard le puissant château qui se dressait à côté de l’entrée du port, sur une petite île rocheuse reliée à la terre ferme par un pont-levis. Il admira avec envie sa symétrie parfaite ; le château était construit sur un plan carré, et ses murs étaient remarquablement hauts. Quelques unes des fenêtres et la partie supérieure des tours étaient faiblement éclairées par la clarté vacillante des torches, et parfois il réussissait à distinguer la figure furtive d’un garde faisant sa ronde. Ce n’est sûrement pas par une telle nuit que des pirates se risqueraient à attaquer, se dit Khalil. Le château semblait inébranlable, et il contrastait avec la vulnérabilité des vaisseaux de bois, glorieux sous un soleil éclatant endimanchés de blanc, mais chétives brindilles au milieu d’une tempête rageante.

La clameur des premiers orages, encore derrière les montagnes et au large au dessus de la mer, indiquait que la tourmente resserrait irrémédiablement ses griffes sur la ville, prise en tenaille par ces deux éléments. C’était une vision effroyable que de voir marins et navires, ces frêles créatures, soudain illuminées par d’éblouissantes lueurs, figées dans leur ballottement le temps de quelques instants, sans répit assiégées par la fureur du tumulte.

La bouche pâteuse et la salive amère, Khalil ressentit un tiraillement de regret. Et s’il arrivait malheur à l’un de ses hommes ? Et s’ils échouaient dans leur tentative de braver la tempête au petit matin ? Et que la mer de Naples devenait leur tombe ! Lui, qui avait encore tellement à donner, à ses bien-aimés, à son fief, à sa nation ! Et qui revenait chargé de denrées exotiques à introduire au pays et de bonnes idées à mettre en œuvre ! Non, cela ne pouvait être ! Quel gâchis ce serait !

Soudain, son esprit se libéra en bloc de ces étranglantes pensées, et son cœur fut envahi par une douce quiétude. Tout était entre les mains de Dieu, et se préoccuper n’y changerait absolument rien. Il fallait prendre les décisions justes, et le Ciel veillerait au reste. Sa famille avait besoin de lui au plut tôt. Ils avaient déjà trop perdu de temps. Il fallait partir. Et Khalil se convainquit qu’ils traverseraient indemnes la tempête, parce que c’était la chose juste à faire.

Souriant intérieurement et se réjouissant de la nouvelle confiance qu’il avait acquise dans le bien-fondé de leur expédition, Khalil se dirigea vers le lieu où l’on embarquait la cargaison. Il ne pleuvait pas encore, mais le ciel était balafré d’éclairs ; le tambour lointain des orages se rapprochait et se mêlait avec les autres rumeurs anxieuses et indistinctes de la tempête, dont les notes les plus saillantes venaient du vent sifflant en rafales, et de la bruyante respiration de la mer, se fracassant dans un bouillonnement de blanche écume.

Quelques marins étaient encore installés paresseusement sur les sacs et les caisses, alors que d’autres se tenaient près de l’eau, pieds nus et chevilles aspergés par les embruns que la mer crachait, aidant à charger la chaloupe à chaque fois qu’elle retournait. Pendant que certains manœuvraient la petite embarcation, d’autres étaient déjà sur le fares el bahar, et aidaient à organiser le rangement des provisions et l’agencement des marchandises, sous la supervision de Tannous, le cuisinier et le cellier de l’équipage.

Khalil salua les marins qui étaient assis.

—      Que Dieu vous donne la force et la santé mes braves !

Ils répondirent respectueusement à son salut. Khalil remarqua dans leurs manières et leurs tons un mélange d’excitation et de peur ; ils étaient heureux de repartir par l’immensité bleue, le seul endroit où les marins se sentent véritablement chez eux, mais les conditions redoutables les intimidaient. Khalil demanda où était le capitaine, et on lui répondit qu’il était déjà sur le vaisseau.

Il observa comment les hommes poursuivaient les opérations. Ils étaient en train de charger le fares el bahar de toutes sortes de denrées qui seraient utiles pendant la traversée, ou en arrivant à Batroun. Il y avait des fagots de bois à brûler pour la cuisine, des barils d’eau douce, des jarres de vin et d’eau de vie, des tonneaux de viande séchée et de poisson salé, des caisses de biscuits de mer, des sacs de riz, de sucre et de sel, des paniers chargés de fruits frais, des cages contenant des poules, un coq, des pigeons, deux moutons et une chèvre, et une foule d’autres choses qu’on distinguait difficilement dans l’obscurité. Les animaux s’agitaient et criaient, furieux d’être confinés dans de petites cages ; ils ressentaient probablement toute la nervosité des marins, et les rugissements de la mer les terrifiaient.

Tout cela permettrait de mener une vie décente à bord au cours des deux ou trois prochains mois. Heureusement, le capitaine avait fait un bon travail en s’assurant que la cargaison fût prête à temps pour être embarquée, sans savoir pour sûr quand ils seraient partis. C’était un homme qui avait démontré plus d’une fois qu’on pouvait compter sur lui. Il ne fanfaronnait pas et il se distinguait par la rigueur et la discipline qu’il mettait dans ses actes, à l’inverse de la plupart des autres capitaines que Khalil avait connus, qui poussaient parfois leur distraction et imprévoyance jusqu’au point de ne pas embarquer assez d’eau douce sur le navire. Et une des pires choses qui pouvait arriver au milieu d’une mer plate et huileuse était de souffrir de la soif sous un soleil cuisant.

Khalil s’adressa à son servant, Boutros, qui était installé avec les marins et s’était levé à l’approche de son maître.

—      Boutros, s’il te plaît, prépare de la soupe pour tout le monde. Et coupe au moins une dizaine de citrons ; il n’y a rien de tel que le citron pour ne pas être malade à bord !

Boutros acquiesça lentement.

—      Que mettre dans la soupe, Cheikh ?

Khalil leva les yeux au ciel.

—      Combien de fois je t’ai déjà expliqué de ne pas poser de telles questions ? Tu sais sûrement mieux que moi quoi mettre dans une soupe !

Cependant, en remarquant l’expression perplexe mais authentique de Boutros, Khalil se radoucit.

—      Tu sais quoi ? Il faut qu’elle tienne nos estomacs toute la journée, et qu’on reprenne des forces après le carême. Mets-y du blé, et de la viande, et tout ce que tu pourras trouver d’autre ! Qu’elle soit solide… Et surtout n’oublie pas les citrons. On en a au moins ?

—      Bien-sûr ! Ce sera fait.

—      Et on complétera le repas avec du pain frais.

Boutros pouvait être bien peu débrouillard. Il était lent d’esprit et se noyait dans une foule de petits détails insignifiants, mais Khalil n’avait pas le cœur de le blâmer ; Boutros était aussi fidèle qu’un chien. Malgré ses manières un peu bourrues, les manières d’un homme qui a été élevé dans les rigueurs de la haute montagne, il avait un fond excellent. Pour son Cheikh, il se serait jeté à la mer même s’il ne savait pas nager le moins du monde. Le plus remarquable est qu’il alliait force physique et dextérité manuelle. Boutros était connu pour être un des hommes les plus forts de tout le fief ; il était exceptionnellement grand, tel un de ces pins parasols dont la cime disparaît entre les nuages, et ses membres s’articulaient massivement autour de son tronc. À première vue, il semblait né pour soulever des rochers, ou même des pans entiers de collines, mais personne n’aurait eu l’idée farfelue de lui confier une aiguille à coudre. Pourtant, il excellait dans tous les travaux de précision ; il était très patient et méthodique, et ses grosses mains se terminaient par des doigts longs et agiles, lui permettant de manier avec une adresse égale l’aiguille, le rasoir, le couteau et la pioche. Ainsi, il était progressivement devenu l’homme à tout faire de Khalil, au cours des dernières années. Il pouvait être tout à la fois barbier et garde du corps, cuisinier et porteur. C’était à lui que l’on s’adressait quand quelque chose avait besoin d’être raccommodé en mer. Il recousait voiles et tuniques, il faisait office de savetier et de menuisier… En bref, c’était un homme précieux. Il fallait simplement lui donner des indications assez précises et lui fournir les outils nécessaires pour qu’il accomplît sa tâche à la perfection.

Khalil conseilla à Boutros d’installer le réchaud sous le porche voûté de l’auberge, là où il s’était assis, évitant ainsi que la pluie ne gâchât le feu. Mouallim Youssef y sommeillait encore, béatement. Faîtes qu’il profite bien de son repos, pensa Khalil, son visage sera blanc comme un linge quand il découvrira qu’on prend la mer ce matin même.

Les marins avaient été ragaillardis par la discussion sur la soupe, et ils chantaient une de leurs chansons préférées en attendant que la barque fît son retour. La chanson louait les longs voyages et l’approche des terres inconnues, et elle était peuplée de goules et de magie, de héros et d’actions épiques ; son âpre mélodie se mélangeait parfaitement avec les rumeurs de la mer. Chanter revigorait leur courage et leur permettait de se réchauffer en attendant la soupe.

L’air était humide et froid, piquant avec le souffle et les embruns de la mer, et Khalil se rendit compte qu’il était en train de frissonner, malgré son manteau de laine. Il décida alors d’aller marcher dans la ville pour lui faire ses adieux, et éloigner le sommeil et le froid, ces deux ennemis de l’homme qui attendait. Et ça m’évitera de rester planté là, sans aucune utilité, à regarder le chargement du navire avec impatience, se dit Khalil. Il reviendrait quand tout serait prêt pour le grand départ.

Khalil se dirigea dans la direction opposée à celle de la mer, et il se retrouva rapidement dans un labyrinthe de ruelles qu’il ne reconnaissait pas. De jour, toute la ville grouillait de monde et d’activités ; presque chaque bâtiment comptait une échoppe au rez-de-chaussée, et il y avait à peine la place pour se faufiler, entre les étals bigarrés qui envahissaient les rues, dans une cacophonie de cris et de rires, de chants et de bêlements, de marchandages et d’insultes ; de nature, le Napolitain semblait aussi bruyant et désordonné que le Levantin. C’étaient souvent les divers corps de commerce et d’artisanat qui servaient de repère. Mais la nuit jetait son voile sur ces repères, et il ne restait plus que des rues vides, trop larges pour la poignée de passants qui s’y aventurait, et bordées par de grands bâtiments sombres, élevés de cinq ou six étages. La plupart des rues étaient pavées, mais elles étaient à peine éclairées. Il y avait quelques lampes à huile, ici et là, permettant de repérer les maisons aristocrates et les palais, des gens qui pouvaient se permettre de payer le coût de l’huile à brûler, ainsi que l’entrée des tavernes d’où fusaient rires et éclats de voix. Le reste de la ville était plongé dans l’obscurité la plus complète, troublée par l’aveuglante clarté des éclairs qui coloraient les façades de blanc, l’espace d’un instant. Avec ses trois ou quatre cent mille habitants, Naples était fort impressionnante en taille par rapport à n’importe quel village du Mont Liban, ne comptant au mieux que quelques milliers d’habitants ; même les grandes villes de la côte paraissaient minuscules en comparaison. Cependant, depuis le début de son voyage à travers le monde chrétien, Khalil avait été si souvent émerveillé qu’il commençait à être accoutumé à ce sentiment, délice des yeux vous forçant à prendre conscience, encore et encore, de votre infériorité et de celle de votre nation.

Ils avaient fait du cabotage d’un port à l’autre tout au long de l’hiver : Syracuse, Messine, Cagliari, Palma, Malaga, Valence, Barcelone, Marseille, Gênes, Livorno, Civitavecchia et maintenant Naples. Ils ne passaient pas plus de trois jours d’affilée en haute mer, s’attardant dans les ports en attente de temps assez favorables pour naviguer. Khalil avait alors eu l’occasion de débarquer et de visiter les villes entourant ces ports, et de tisser des liens avec les grands marchands impliqués dans le commerce maritime.

La traversée qu’ils entameraient au petit matin était d’un tout autre calibre ; pour cela, ils avaient dû embarquer des provisions en quantité. Khalil comptait faire le moins d’escales possibles pour arriver au plus vite au Mont Liban, pour prendre les choses en main après la disparition de son oncle Hanna, et parce qu’il était enthousiaste de commencer à mettre en œuvre toutes les choses grandioses qu’il avait découvertes pendant son voyage, assaisonnées de ses propres idées et inspirations.

Il avait été impressionné par l’état d’avancement technologique des nations chrétiennes, tout aussi bien dans l’architecture civile et militaire que dans la fabrication et l’utilisation des armes.

Des cathédrales s’élançaient jusqu’au ciel ; elles portaient en leurs murs de grandes fenêtres vitrées et leurs intérieurs baignaient dans la lumière (contrairement aux minuscules églises maronites du Mont Liban, seulement éclairées de lumière céleste), avec à côté de hauts minarets pour sonner les cloches et appeler toute la ville à la messe. Des châteaux et des fortifications se dressaient à perte de vue ; ils accueillaient non pas quelques canons rouillés – risquant davantage de blesser les défenseurs que les assaillants – mais des régiments entiers d’artillerie, équipés d’armes au métal reluisant. Des réseaux de routes et d’aqueducs sillonnaient les campagnes, permettant d’approvisionner la ville et de voyager en toute sécurité. Tout semblait avoir été bien pensé dans les villes de la chrétienté que Khalil avait visitées ; chaque région se suffisait à elle-même, elle disposait de ses propres défenses et armées conçues selon les armements militaires actuels (et pas ceux du temps des croisades, comme dans sa nation !),  produisait tout ce qu’elle pouvait produire, et importait ce qui ne pouvait y être produit par les voies de la mer et de la terre.

La nature hautement organisée de leurs sociétés l’avait également frappé : presque toutes les lois étaient écrites dans d’épais volumes, et elles n’étaient pas modifiées ou ignorées selon les caprices de chaque seigneur, faisant que les villes étaient propres et bien organisées malgré leurs tailles immenses. Il existe sûrement un lien entre la pérennité des règles et l’état d’avancement de ces nations, se disait Khalil, des lois taillées à vif dans le roc permettent de poser les bases d’une brillante civilisation parce qu’elles encouragent l’initiative individuelle, assurant aux artisans, négociants et bienfaiteurs que leurs efforts et sacrifices ne seront pas piétinés par la fantaisie du prochain gouverneur.

Cheikh Khalil était fier de descendre d’une famille ancienne et respectée, qui pouvait presque tracer son origine jusqu’au déluge ; mais il avait plaisir à se considérer comme un homme particulièrement moderne et ouvert d’esprit. Il croyait résolument en la primauté du courage, de la vaillance et de la guerre, pourtant il était ferme partisan de la science, du progrès et de la civilisation. Il n’hésitait jamais à ignorer de vieilles coutumes si les choses pouvaient être améliorées d’une façon différente. En outre, il pensait que son destin comme Cheikh et gouverneur d’un fief dépendait de la loyauté absolue de ses sujets, ne pouvant être acquise que par une active amélioration de leur bien-être, puisqu’ils vivaient souvent dans la misère la plus totale.

Alors que Khalil marchait et remuait pensées et considérations des plus diverses, les draps et les vêtements oubliés suspendus aux fenêtres s’agitaient farouchement, les persiennes qui n’avaient pas été bloquées par des pots de fleurs et d’herbes aromatiques se débattaient en cognant contre le mur ou en claquant à répétition selon les caprices du vent. Des feuilles, des fleurs, du sable et des morceaux de tissus virevoltaient au dessus des rues, parfois éclairés par une éblouissante lueur pour ensuite retomber dans l’oubli de l’obscurité, donnant à cette nuit d’avril une ambiance étrange et sinistre. Les autres occupants de la ville ne voulaient pas être en reste, les chiens aboyaient nerveusement depuis le crépuscule, aboiements entrecoupés par des hennissements et des chants de coq prématurés, accompagnés d’autres cris indiscernables, venant des étables, ainsi que d’autres plus effrayants venant de la campagne et des montagnes environnant la ville, troublant le sommeil des honnêtes gens.

Ces cris rappelèrent brusquement à Khalil ses expéditions dans les massifs montagneux surplombant le fief de sa famille, quand il était adolescent.

Il était souvent surpris par des soirées tempétueuses ; il était alors contraint de se réfugier dans une grotte (s’il en trouvait) ou sous un rocher proéminent, et il passait la nuit en compagnie du déchirement des orages qui faisaient trembler la montagne, du rire hideux des hyènes et du cri des chacals. Il dormait la main sur son sabre, au cas où il se serait fait surprendre par les bêtes sauvages. Et quand il retournait à la maison quelques jours après, il se faisait invariablement (tempête ou pas tempête) gronder par ses parents, surtout sa mère, pour son imprudence. Sa pauvre mère était toujours inquiète pour lui, et il ne l’aidait sûrement pas avec ses bravades.

Khalil se retrouva soudain plongé dans un passé révolu, aux premières pages écrites de l’histoire de sa vie, à des milliers de lieues de là où il se trouvait actuellement ; la marche à pied, enveloppé dans le voile de l’obscurité, permet de franchir de telles distances avec beaucoup d’aisance.

 

*

 

—      Où as-tu encore été te fourrer ? demandait sa mère. Comment peux-tu disparaître deux jours de la maison sans rien nous dire ?

Khalil devait avoir entre huit et neuf ans. Il souriait avec provocation, heureux d’avoir encore bravé les instructions de sa mère.

—      C’est interdit d’aller visiter oncle Hanna maintenant ? Khalil répliquait, en ayant soin de laisser sa mère s’égosiller pour un bon bout de temps.

—      J’étais malade d’inquiétude pour toi… Aller en montagne par cette chaleur, quelle idée ! Et puis c’est rempli de serpents, et d’animaux sauvages ! Qu’est-ce que tu aurais fait si tu t’étais fait mal ? Je t’en prie mon cœur, ne refais plus jamais ça à ta pauvre maman. Si tu le refais encore, je demanderai à ton père de te donner une correction…

Khalil agitait alors la tête, un peu honteux, presque convaincu qu’il se tiendrait mieux à l’avenir. Mais la tentation de s’échapper était toujours trop forte, et cette scène se reproduisait, encore et encore.

Il était un gamin fougueux avec un trop plein d’énergie. La vie tranquille et mercantile de la petite ville côtière de Batroun ne lui convenait pas le moins du monde. Il s’y sentait comme confiné dans un poulailler, chaque muscle de son corps désirait avec passion les activités physiques vigoureuses de plein air et les émotions fortes. L’appel de la mer et celui des montagnes – sur lesquels il avait une pleine vue de la maison – étaient trop forts pour être reniés en se soumettant passivement au joug du poulailler. Il était un faucon à la recherche d’éperons rocheux inaccessibles, pas une poule à gaver et dorloter !

Il s’échappait de la maison à chaque fois qu’il en avait l’occasion, et il fit progressivement connaissance avec tous les hommes intéressants habitant le fief de sa famille. Malgré son jeune âge, tout le monde le traitait avec déférence et respect; un jour, ce serait lui qui gouvernerait ! Dès que Khalil exprimait le moindre souhait ils accouraient pour le réaliser, et ils étaient flattés que le jeune cheikh s’intéressât à leur arts et métiers.

Aidé par ses talents et son courage, Khalil devint, avec le temps et l’entraînement, l’un des cavaliers les plus accomplis de la région. Il raffolait de toutes les acrobaties équestres à la mode à la cour de son oncle à Smar Jbeil, en particulier le jeu de la poudre et le djérid, qui nécessitent une grande agilité physique et dextérité dans le maniement des armes. Il s’en allait galopant, par monts et par vaux, sur d’étroits sentiers à pic, considérés impraticables par la plupart des gens décemment constitués. Il exécutait à la perfection la danse du sabre, apprise avec les hommes d’armes de son oncle ; il s’entraînait au combat avec eux, luttant jusqu’à l’épuisement le plus complet, et se roulant dans la poussière, dans la boue et dans le lit de la petite rivière au fond de la vallée sous le château de Smar Jbeil quand il avait encore de l’énergie à dépenser après une longue journée d’exercices militaires. Et lorsqu’il s’ennuyait de la montagne, il s’évadait par la mer. Quelques pêcheurs lui avaient enseigné à ramer sur leurs petites embarcations, et à plonger sous l’eau pour pêcher des éponges. Capitaine Estephan l’avait initié à l’art de la navigation sur sa tartane. Plus tard Khalil s’était fait construire un minuscule voilier qu’il pouvait manœuvrer tout seul et avec lequel il longeait la côte du Liban. Un jour, il avait été pris dans une tempête subite, avec de fortes bourrasques venant de l’est, et risquant mille fois le naufrage, il était arrivé jusqu’à l’île de Chypre sous les regards médusés des pêcheurs de Larnaka. Une aventure improbable ! Et quelle réaction que sa mère avait eu à son retour ; morte d’inquiétude, elle l’avait attendu trois jours alors qu’il avait annoncé rentrer dîner à la maison le soir même.

Les études ne lui avaient apporté qu’ennuis et tracas à cette époque. Souvent, il s’installait au vieux bureau de chêne pour travailler, déterminé à faire plaisir à son père. Mais bientôt, un rayon de soleil opérait une percée à travers les vitraux, amenant de la clarté dans la petite pièce sombre qui servait de bibliothèque, et dessinant des arabesques sur les pages du livre qu’il lisait. Ce rayon de soleil lui rappelait malicieusement que les montagnes et la mer l’attendaient les bras ouverts. Khalil avait alors l’irrésistible tentation de brusquement refermer son livre, et de se sauver. Dévaler les escaliers extérieurs, vite, vite, vite, sans se faire remarquer, traverser les vergers en courant et prendre son cheval. Ensuite, cavaler le long de la mer sur des plages rocheuses, ou vers les montagnes, selon son humeur et le temps (s’il faisait trop chaud, les montagnes pouvaient offrir un peu de fraîcheur). Le plus souvent, il suivait son impulsion sur-le-champ, sous le regard inquisiteur et légèrement désapprobateur de son frère aîné, Francis, qui lui travaillait avec assiduité et discipline, passant la plupart des belles journées d’été dans la bibliothèque.

Quand Khalil chevauchait ou naviguait le long des côtes, il laissait la mer porter son regard au loin, rêvant du jour où il aurait enfin pu explorer le monde dissimulé aux confins de l’horizon, là où le bleu du ciel et le bleu de l’océan se mélangeaient. Il imaginait ce monde en une multitude de formes et de couleurs changeantes, selon les histoires qu’on en racontait. Dans ses songes, seulement quelques éléments saillants émergeaient des épaisseurs de la brume. Très peu d’hommes de sa nation avaient eu l’occasion d’entreprendre un tel voyage, trop long, coûteux et périlleux, et l’on ne faisait que rapporter des histoires que les marins contaient. Pourtant, en traversant les mers, ces chroniques se gonflaient progressivement d’exagérations, arrivant au Liban malades d’indigestion, tels ces gros serpents qui mangent trop d’un seul coup, et qui se font manger à leur tour de par leur obèse immobilité. On relatait également de père en fils de vagues contes remontant aux temps des croisades, et ayant perdu beaucoup de leur substance avec le temps. On disait par exemple que les croisés avaient utilisé le château à moitié ruiné de Smar Jbeil.

D’après toutes ces histoires, l’italien semblait être l’une des langues les plus utilisées pour communiquer au-delà des mers. En prévision de ses voyages à la découverte des merveilles des terres chrétiennes, Khalil prit l’apprentissage de l’italien très au sérieux – contrairement à son attitude peu enthousiaste vis-à-vis des autres disciplines que son père désirait le voir maîtriser, et qu’il jugeait alors complètement inutiles.

Et comme Khalil l’avait pressenti étant enfant, sa connaissance de l’italien l’avait immensément aidé au cours de son expédition en Europe. C’était en effet la langue la plus utilisée par les marins, les voyageurs et les commerçants dans les villes côtières. Chaque port parlait son dialecte d’italien particulier, et les gens des autres nations mélangeaient l’italien avec leurs propres langues et accents, mais la communication demeurait possible. En outre, Khalil était souvent considéré avec émerveillement et respect par la hautaine noblesse et par les marchands qu’il rencontrait ; ces derniers n’avaient jamais entendu parler de sa petite nation, perdue dans les méandres de l’empire que les redoutables Ottomans gouvernaient, et ils ne pouvaient concevoir pourquoi et comment il avait appris à si bien parler l’italien.

En vérité, tout le mérite revenait à son père. Ce dernier, que tout le monde appelait Abou Francis (père de Francis, l’aîné de ses fils), était un riche commerçant et propriétaire foncier, artisan de sa propre fortune, malgré sa haute naissance. Les terres de leurs ancêtres avaient été équitablement divisées, de génération en génération pendant des siècles, selon les coutumes du pays, et il ne restait que de petits lopins pour chaque branche de la famille. Abou Francis hérita de parcelles rocheuses et peu productives dans les environs de Batroun plantées avec des figuiers et du tabac, et son frère Hanna obtint des terrains rocheux et boisés sur les collines surplombant ce bourg ; une de ces collines était couronnée par le petit village de Smar Jbeil, à deux ou trois lieues de Batroun.

Poussé par son intuition dans le négoce, et bien servi par l’éducation qu’un prêtre maronite lui avait octroyée, éducation certes modeste mais assez terre-à-terre (il maîtrisait le turc en plus de l’arabe, et savait couvrir de grands cahiers de ses rigoureux calculs), Abou Francis devint l’un des hommes les plus riches de tout le nord du Liban. Son établissement était la plaque tournante du commerce de Batroun et de son arrière pays, aidant les paysans à trouver un bon débouché à leurs récoltes, et important toutes les denrées qu’on ne produisait pas dans la région. L’étage inférieur de leur grande maison – réservé aux activités d’Abou Francis – fourmillait constamment de secrétaires et de scribes, de clercs et de notaires, de commerçants (grands et petits), d’artisans et de paysans, et de gens venus emprunter ou restituer de l’argent. Sa réputation d’homme riche, honnête, généreux, au jugement très fin sur toutes les questions relatives aux finances, allait bien au-delà du pays de Batroun ; sa notoriété s’étendait de la Syrie à la Palestine, et il n’était pas rare de voir des grands commerçants, des cheikhs et des princes débarquer jusqu’à Batroun pour demander des conseils ou un prêt. Khalil avait toujours de la peine à appréhender la véritable ampleur de l’établissement que son père avait fondé.

Abou Francis n’avait aucun penchant pour l’art militaire et la guerre ; il voulait à tout prix que ses deux fils, Francis et Khalil, acquissent ce qu’il appelait « une éducation décente pour des garçons dans votre position » avec une forte emphase sur les mathématiques et les langues.

—      Parler des langues étrangères vous ouvrira les portes du monde, répétait-il à souhait.

Francis, d’une nature calme et posée, était le fils parfait que Khalil n’avait jamais su être, et il faisait tout ce que son père voulait de lui. Au contraire, Khalil négligeait toutes ses études, mis à part l’italien. Il n’avait aucune inclination pour les mathématiques ; sa haine innée des Ottomans lui donnait une répugnance insurmontable pour la langue turque, et il mettait un point d’honneur à ne pas la parler du tout. En grandissant, Khalil acquit un intérêt pour l’histoire, l’architecture, la médecine et la navigation, et il lisait tous les livres et les traités qu’il pouvait trouver sur ces disciplines. Mais cela ne l’avait pas rendu plus apte à prendre les rennes de l’établissement un jour. Depuis le décès de leur père, c’était Francis qui gérait les affaires, avec l’aide occasionnelle de Khalil, quand il y avait des missions de plein air à mener, comme ce long voyage à travers la méditerranée.

Pendant l’adolescence, Khalil avait été secrètement honteux de l’implication active de son père dans le commerce. Dans sa conception du monde, ainsi que du point de vue de beaucoup d’autres nobles, ne pas savoir se battre était inconcevable et déshonorant pour un cheikh, et s’engager dans le commerce particulièrement dégradant. C’était beaucoup plus digne de vivre pauvrement, de la maigre production de ses terres, mais avec bravoure, comme le grand-père de Khalil et ses autres ancêtres l’avaient fait. On appelait ces nobles les princes d’olives et de fromage. Ces cheikhs géraient leurs petits fiefs, et ils guerroyaient avec orgueil aux côtés de leurs hommes d’armes à chaque fois que l’occasion se présentait, dans des luttes fratricides contre les cheikhs des régions voisines (souvent des cousins éloignés). Oubliant leurs différends,  ils accouraient tous se placer sous les bannières du Patriarche de l’Eglise maronite quand celui-ci les réclamait pour se battre contre les Ottomans et protéger la relative indépendance de leur petite nation montagneuse. C’était alors l’image que Khalil avait de l’existence idéale, incarnée dans la personne de son oncle Hanna, en compagnie de qui il passait le plus clair de son temps. Hanna était un Cheikh beaucoup plus traditionnel qu’Abou Francis ; il gérait les affaires quotidiennes de son fief – collectait les taxes et les impôts, écoutait les plaintes de ses sujets, administrait la justice et assurait la paix – et il prenait un grand plaisir dans les activités militaires et les exercices de plein air, tels que la chasse au faucon et les fantasias équestres.

Cependant, en grandissant, Khalil découvrit qu’il était beaucoup plus ambitieux que son oncle. Il ne se satisfaisait nullement de l’état actuel des choses. Dans ses rêves, Khalil se voyait améliorer avec énergie et passion son domaine, le jour où il en posséderait un. Et avec chaque nouvelle lune, il devenait encore plus impatient de mettre ses idées en pratique.

Le destin semblait vouloir seconder les idées et les plans de Khalil.

Avant le départ de l’expédition d’Europe, Hanna avait annoncé que Khalil serait chargé de gouverner son fief après sa mort. Hanna avait pris sa décision par affection et gratitude – son neveu lui avait héroïquement sauvé la vie sur le champ de bataille de Nahr el-Kelb, trois ans plus tôt. Par ailleurs, il jugeait que son propre fils, Abdallah, était trop jeune et inexpérimenté. C’était pratique courante d’avoir plusieurs frères et cousins gouvernant la même région.

Désormais, Khalil appréciait beaucoup mieux la vie rigoureuse que son père avait menée. Développer un fief nécessitait de l’argent, beaucoup d’argent. Il avait eu l’exemple flagrant de son oncle sous les yeux. Ce dernier avait à peine plus de moyens qu’un petit commerçant ou qu’un artisan, malgré tout l’argent qu’Abou Francis lui donnait, parce qu’il ne s’en préoccupait guère, le dépensant souvent pour des motifs farfelus, des caprices.

Un printemps, le Pacha de Tripoli (le gouverneur ottoman chargé de collecter le tribut de tous les Cheikhs locaux de la région et de le convoyer jusqu’à Constantinople) décida brusquement de hausser le montant du tribut à payer, pour augmenter sa propre marge de bénéfices. Ceci embarrassa fortement Hanna, qui fut contraint d’extorquer l’argent manquant aux paysans, les obligeant à vendre leur récolte avant la moisson, à un prix bien inférieur, et les laissant mourir de misère et de faim tout le long de l’hiver suivant. « Absolument inacceptable ! » pensa Khalil quand il prit conscience de la gravité de la situation pour la première fois ; il jugea son oncle avec une sévérité inaccoutumée, et sentit sa haine contre les Ottomans se décupler. Avec une part de la fortune de son père et quelques idées visionnaires, Khalil était convaincu que beaucoup pouvait être fait pour résister aux Pachas capricieux ; fortifier leurs terres contre les invasions tout en améliorant le bien-être de leurs sujets.

Malheureusement, Abou Francis mourut à l’improviste d’une fièvre qui avait sévi sur la côte tout l’été – deux ans auparavant – sans laisser à Khalil le temps de lui exprimer toute sa gratitude et son appréciation ; c’était un des plus grands regrets de sa vie que d’avoir eu une relation si conflictuelle avec ses parents. Khalil n’aurait jamais été le même sans son père ; le peu d’éducation qu’il avait tout de même réussi à obtenir l’avait aidé à mieux canaliser l’exubérance de son énergie, et lui avait facilité l’étude d’autres disciplines quand ses goûts avaient enfin évolué.

Sa mère, Nahida, avait été traumatisée par la perte de plusieurs de ses enfants après la naissance – la plupart à cause de leur santé fragile, et un de noyade (Samir, né entre Francis et Khalil) – et elle était exagérément anxieuse et protectrice envers les deux fils qui lui restaient. Quand Khalil disparaissait pendant des semaines et qu’il revenait absolument épuisé, le corps couvert de contusions et de cicatrices et le visage aussi brun que celui des marins, elle le réprimandait, décidée à être ferme et sévère, mais elle ne tenait pas longtemps et finissait par le choyer de nouveau. La nuit, elle avait des rêves tragiques et répétitifs sur son cher enfant ; elle le voyait tendant désespérément les bras dans la mer en train de se noyer ; d’autres fois, il était étendu sur la terre rougie du champ de bataille, baignant dans une mare de sang et abandonné par ses hommes ; un soir, elle avait même assisté à la lecture de sa condamnation et à sa décapitation sur un échafaud ottoman. Elle se levait alors comme une folle et courait vers la chambre des garçons ; les rares fois où Khalil y dormait, elle l’embrassait avec frénésie sur le front et sur les mains, le chatouillant et le réveillant avec son rideau de cheveux gris tombant, et lui chantant des berceuses de quand il était enfant. Le lendemain, elle se levait pâle, le visage creusé par les cernes, et les reproches d’Abou Francis ne tardaient jamais à arriver, ponctuels avec le soleil levant.

—      Ma chérie, quand vas-tu apprendre à te tenir tranquille, comme moi ? Dis-toi : que la volonté de Dieu soit faite ! S’inquiéter est une occupation complètement futile.

—      Oui, que la volonté de Dieu soit faite, répétait-elle pieusement, mais ses mains tremblaient.

Si Francis pouvait être considéré comme le favori de son père – qui ne le manifestait que par leurs longues discussions à propos de l’établissement commercial – Nahida montrait une étrange prédilection pour Khalil, malgré tous les chagrins que celui-ci lui causait. Elle s’assurait toujours que Khalil eût le meilleur morceau à table et des vêtements adaptés pour l’hiver comme l’été. Constamment, elle s’inquiétait pour sa santé (fort solide pourtant), et lui rappelait de s’habiller chaudement pour ne pas attraper de coups de froid, comme si l’épaisseur des vêtements allait aussi le protéger d’un coup de dague éventuel. Ce traitement de faveur était beaucoup trop étouffant pour Khalil, l’excitant à être encore plus imprudent et inconsidéré, pour ensuite être rongé par le remord d’avoir causé de la peine à sa mère. Abou Francis n’intervenait que mollement dans leurs litiges ; il tolérait sans plaisir évident la passion pour la vie guerrière que Khalil avait, à condition qu’il étudiât convenablement – tout en remerciant silencieusement le ciel de bien avoir voulu lui donner Francis.

Nahida fut emportée par la même épidémie de fièvre qui avait tué son mari (ainsi que quelques milliers d’autres habitants sur la côte), laissant leurs deux garçons soudain seuls face au deuil. Malgré leurs différences de caractère, ils s’entendaient bien, et Khalil mettait un point d’honneur à toujours supporter et protéger son grand frère, parce qu’il le sentait moins fort que lui, physiquement et mentalement, et parce qu’il voulait se dédommager du mauvais comportement qu’il avait souvent eu avec ses parents. Pourtant, son amour pour eux avait toujours été sans limites, et il se serait saigné à mort sans aucune hésitation pour les défendre en cas de danger et pour sauver leur honneur.

 

*

 

Khalil ressassait toutes ces considérations en grimpant les étroites et tortueuses ruelles de Naples, le cœur tour à tour pris par les affres du remord en se remémorant des souvenirs tristes et tendres avec ses parents, et débordant d’enthousiasme à l’idée de leur imminent départ.

Son voyage en Europe avait été propice à la réflexion, avec son lot de découvertes et de longues solitudes. Prendre de la distance par rapport à une situation permet parfois de mieux ancrer la compréhension que l’on en a. Et c’est précisément ce qui s’était produit pour Khalil. Il avait trouvé un épilogue aux doutes confus que la mort de ses parents avait jetés en lui ; tel un maître maçon qui, après avoir construit un édifice pendant de longues années, lui apporte la dernière touche et peut finalement apprécier son œuvre complétée, la reposante quiétude de ses volumes dépouillés et l’éclatante blancheur de la pierre fraîchement taillée.

Entre toutes les inquiètes et sinistres rumeurs de la tempête, il lui sembla tout à coup que quelqu’un criait. La voix d’une femme, mais elle venait de loin. Khalil s’arrêta de marcher, prêtant une oreille plus attentive. Il distingua un bruit qui ressemblait à celui d’une course sur les pavés. Et puis, tout s’évanouit dans la nuit, sans lui laisser une impression claire de ce qui s’était passé. Peut-être une altercation avec une femme publique, se dit Khalil. Il y avait beaucoup de prostituées – au moins dix mille, disait-on – et leurs revenus servaient à financer les galères du vice-roi de Naples.

Khalil arriva devant une église. En face, l’eau ruisselait d’une fontaine de marbre ornée, et emplissait plusieurs bassins de tailles différentes. Les bassins les plus élevés étaient réservés pour y puiser de l’eau à boire, les femmes faisaient leurs lessives dans les bassins intermédiaires, et les chevaux et les autres bêtes de somme buvaient dans les bassins inférieurs. Construire des aqueducs et des fontaines sera une étape essentielle du développement de nos fiefs, pensait Khalil. Il imaginait déjà la créature marine ornant le blason de la famille sculptée dans de la pierre et crachant de l’eau, rafraîchissant et étanchant la soif des braves villageois, qui le béniraient.

Après un instant d’hésitation, Khalil poussa la lourde porte de bois. Elle pivota. L’église entière n’était éclairée que par deux petites bougies aux flammes vacillantes, et il ne pouvait guère distinguer les détails de son intérieur. Ce n’était pas une cathédrale, mais elle était ornée de riches peintures murales apparaissant invariablement sombres, presque menaçantes. Cependant, pour prier avec intensité, il est souvent préférable de ne rien voir du tout. En outre, l’église était chaude et l’abritait du vent. Khalil s’agenouilla et baissa la tête entre ses bras. Il implora le secours du ciel pour traverser indemne la tempête et les autres épreuves qui les attendaient sur la mer. Il songea avec nostalgie à toutes les personnes qu’il aimait, à Francis, à sa tante Hind, au reste de sa famille, ainsi qu’aux disparus, son oncle et ses chers parents. Encore une fois, il leur demanda pardon, ému, les larmes aux yeux. Il pria que ses cousins, Abdallah et Asma, ne prissent pas de décisions malavisées maintenant qu’ils étaient seuls au monde. Il termina sa supplication en demandant au Ciel et à tous les saints de l’assister dans ses plans de développer les bourgs et les villages de son fief selon ses idées ambitieuses, arguant que la vie de ses sujets s’en retrouverait améliorée, et la position du christianisme renforcée dans une région sous le joug des califats depuis des siècles, à part la trop brève parenthèse des croisades.

Khalil sortit de l’église et marcha. L’eau glaciale de la fontaine éclaboussa son visage au passage, et des rafales de vents s’engouffraient sous son manteau et tentaient d’arracher son turban. Il sentit tout son corps frissonner, mais prier dans la solennité de l’église avait renforcé sa détermination. L’optimisme déferlait en vagues dans sa poitrine. C’était dans ces précieux moments qu’il croyait véritablement réussir à apporter le changement désiré, qu’il était convaincu du bien-fondé de ses aspirations et de ses plans. Lui, petit Cheikh d’une insignifiante province, s’élèverait et résisterait, avec ses loyaux sujets, contre le joug des Ottomans, et libèrerait finalement ses terres et sa nation de leur détestable influence.

Khalil marchait d’un pas déterminé, et il se dirigeait vers le port guidé par le mugissement lointain de la mer. L’orage se rapprochait et le ciel était d’un marron sombre, rappelant la couleur de la boue aux premières pluies d’automne. Il pleuvrait bientôt. Khalil longea les fortifications côté sud de la ville, percées de portes qui étaient fermées pendant la nuit, croisant au moins une demi-douzaine d’églises le long de son chemin (la ville en était remplie, presque à chaque coin de rue). Il passa sous les murs d’un autre château aux tours arrondies, pas loin du château sur l’îlot rocheux, mais encore plus considérable ; il y avait au moins trois châteaux pour défendre la ville.

Khalil arriva sur le quai alors que la soupe était encore fumante, et que Boutros la servait. Sa marche lui avait creusé l’appétit, et elle sentait délicieusement bon. Les marins avaient commencé à la manger dans leurs bols de bois, y trempant des morceaux de pain frais et moelleux. Khalil mangea sa soupe exactement comme ils le faisaient, attentif à ne pas se brûler la langue ; assis sur la chaise en osier aux côté de Mouallim Youssef, qui s’était réveillé et savourait aussi le contenu de son bol.

—      Alors, on prend la mer ce matin, Cheikh ? dit Youssef, pour lancer la conversation.

Comme Khalil l’avait anticipé, Youssef semblait maussade et il avait mauvaise mine ; il s’affligeait déjà des troubles que son estomac sensible lui causerait sur le navire.

—      Il en est ainsi, Mouallim !

Donner à Youssef son titre de professeur était un moyen de lui faire plaisir et de le mettre de meilleure humeur. Ce dernier était un véritable érudit ; il parlait plus de langues que les doigts d’une main, et connaissait l’histoire de toutes les nations. C’était la seule personne à bord avec qui Khalil pouvait discuter de ses idées et de ses plans.

—      On mettra le cap sur Batroun pour y être le plus vite possible… rajouta Khalil, tu n’es pas heureux d’être sur le chemin du retour ?

—      Je serai soulagé quand on sera arrivés à Batroun, et que j’embrasserai les pieds de Notre Dame de la Mer ! Oh, Dieu… qui sait ce qui nous attend !

—      Allez, allez ! Ne fais pas cette expression de chien battu. Tu n’es pas satisfait de tout ce qu’on a découvert pendant notre voyage ? Ça va être très utile pour les livres que tu projettes d’écrire… Nos enfants doivent apprendre à mieux connaître la terre chrétienne, son histoire, son avancement. On a tellement à apprendre d’eux, tu ne trouves pas ?

—      Bien sûr. Vous avez raison, comme toujours ! Et vous êtes trop bon de vous soucier de ma personne…

Youssef prit un rosaire d’une poche de sa ceinture, et il se mit à réciter des litanies à la Vierge et à tous les saints orthodoxes desquels il pouvait se rappeler (une très longue liste, il était aussi calé en histoire biblique).

Khalil avala avec voracité le reste de sa soupe, avant de dire :

—      Prends un autre morceau de citron, et sois vaillant, comme un homme doit l’être. Tu ne veux quand même pas que les marins te voient comme ça, apeuré ? Avec toute cette navigation, tu vas bientôt t’habituer au roulis et ne plus rien sentir…

Youssef acquiesça, hochant la tête avec une chaleureuse effusion, mais ses lèvres firent un petit rictus sceptique que sa moustache recourbée ne pouvait cacher à l’observateur attentif. Il se plaignait quasiment en permanence de sa santé sur le bateau, regrettant par moment de s’être laissé embarquer dans cette aventure. Selon son humeur, Khalil pouvait réagir très différemment à ces lassantes jérémiades ; cependant, il essayait la plupart du temps de se montrer conciliant. Youssef était fils du précepteur qui les avaient éduqués (lui et Francis), et ils s’étaient côtoyés pendant une grande partie de leur jeunesse, même s’ils avaient des inclinations complètement opposées à l’époque ; Youssef était capable de rester trois jours de suite enfermé à la maison, potassant ses livres. En outre, Youssef avait assuré le succès de l’expédition ;  il parlait arabe, turc, latin, italien et français, et avait des notions de grec, d’anglais et de prussien. Il servait souvent de drogman quand la communication en mauvais italien devenait trop pénible, et il était un véritable puits de connaissance ; aidé par une prodigieuse mémoire, il se rappelait de presque chaque détail de ses lectures en histoire et géographie ; il était aussi capable de réciter des textes entiers de littérature classique en vers.

Khalil connaissait cependant quelques stratagèmes pour faire sortir Youssef de son humeur inquiète et de son mutisme. Il saisit la carte qui traînait sur la table en bois, la déroula avec soin, et l’observa avec attention. Comme s’il réfléchissait à voix haute, il répéta plusieurs fois « Gallipoli » avec une note pensive dans son ton.

—      Gallipoli ? demanda Youssef, émergeant brusquement de ses litanies.

—      Oui…

—      On va s’y arrêter ?

—      Peut-être… Mais je ne veux pas te déranger avec ça maintenant !

—      Gallipoli d’Italie ? Mais pourquoi faire ? Ou… peut-être… la Gallipoli ottomane ?

—      Non, je pensais à faire une escale à la Gallipoli d’ici… A propos, Mouallim, qu’est-ce que tu pourrais m’en dire dessus ?

En posant cette question, Khalil savait que Youssef n’aurait probablement pas su en dire grand-chose, Gallipoli n’étant qu’une toute petite ville. Khalil prenait un malin plaisir à interroger Youssef sur des sujets complexes, à propos desquels il avait lui-même fait un peu de recherche au préalable ; Youssef était alors confus et légèrement irrité de découvrir que même ses connaissances en histoire et géographie étaient en quelque sorte limitées. Mais ce n’était pas fait avec méchanceté, et en fin de compte les deux hommes appréciaient ces petits défis intellectuels qui égayaient leur long voyage.

La question eut l’effet voulu ; Youssef était manifestement en train d’essayer de rassembler les souvenirs du peu qu’il avait lu à ce propos pour donner une réponse à son Cheikh, et il répétait d’un ton savant « Gallipoli ? Gallipoli…, » pour gagner un peu de temps. Il avait fait sortir un calepin de sa ceinture, et il le feuilletait rapidement, utilisant sa salive pour faciliter le processus. Les pages du calepin étaient couvertes d’une écriture étroite et penchée, en caractères arabes élégants mais sobres. Youssef était presque pliée en deux au dessus la table pour pouvoir distinguer son écriture dans la pénombre ; la petite lanterne accrochée au plafond du porche, qui se balançait avec chaque bouffée de vent, ne jetait qu’une faible lueur tremblotante. Il avait commencé à pleuvoir, et le ciel au dessus de Naples était devenu un énorme champ de bataille, où nuages, vent et éclairs donnaient libre cours à leurs fantaisies les plus folles.

—      Tu n’as toujours pas appris à écrire en syriaque ? demanda Khalil avec un feint étonnement (il le taquinait à ce sujet chaque fois qu’il en avait l’occasion).

Les maronites avaient pour habitude d’écrire l’arabe avec les caractères syriaques, leur langue liturgique, un moyen très efficace de s’assurer que leurs écrits ne fussent pas compris s’ils venaient à tomber entre les mains de musulmans ou de Turcs. Mais Youssef était grec-orthodoxe ; il dodelina de la tête, à moitié pour exprimer son regret, et à moitié pour montrer son impuissance face au syriaque, tout en marmonnant « et pourquoi pas le chinois ? ».

C’était dans ce précieux carnet que Youssef avait pris des notes durant leur voyage ; il le trimbalait toujours dans sa ceinture, ainsi que son encrier, éléments auxquels on reconnaît les écrivains, quel que soit leur rang. Il annonça finalement :

—      Gallipoli, c’est une ville forte construite sur une petite île, reliée à la terre par un pont en bois, compte environ quatre mille âmes, avec un château et le port. Mais pardonnez moi, pourquoi perdre du temps en s’arrêtant dans un endroit… si insignifiant ?

—      Ah, tu considères cette ville insignifiante ! Peut-être que tu as raison. Laisse-moi-t’expliquer mon raisonnement, et tu me diras… Bien, tu connais le Salento ? C’est cette région, au sud-est de l’Italie, des collines et des plaines, couvertes d’oliveraies. Et devine quoi ? Ils envoient toutes leurs olives à Gallipoli, pas pour faire de l’huile d’olive… Ils ont une industrie d’huile de lampe très réputée !

Délibérément, Khalil parlait lentement et il se répétait, faisant ainsi croître la curiosité de son interlocuteur. Il reprit :

—      Parait-il que les palais de Paris et de Saint-Pétersbourg sont illuminés avec l’huile qui vient de cet endroit… insignifiant, comme tu l’as appelé. Et ils fabriquent du savon avec les résidus.

Youssef commençait à hocher la tête, comme s’il comprenait tout maintenant.

—      Et si Gallipoli peut le faire, pourquoi pas Batroun ? Nos terres sont couvertes par les oliviers. Ce serait intéressant de comprendre comment ça marche ici, et voir si on peut introduire cet art chez nous. On a besoin de beaucoup d’argent, et d’armes, si on veut continuer de résister contre ces chiens de Turcs !

Khalil se tut. La pluie tombait en rideaux, et le quai était devenu marécageux ; ce n’était pas étonnant puisque la ville s’échelonnait sur une abrupte colline dominant la mer, construite ou pavée dans sa quasi-totalité, avec très peu d’arbres et de prés pour retenir la pluie, et toute l’eau qui tombait se ruait vers le port en torrent. Les marins avaient terminé de manger leur soupe, leur pain et leur tranche de citron, et la plupart d’entre eux s’étaient déjà embarqués sur le fares el bahar, pour y accomplir les derniers préparatifs avant le départ.

Après un moment qui apparut péniblement long – comme tout temps d’attente désœuvré juste avant un voyage – la pluie se calma. Khalil était dans la petite chambre qu’il avait louée dans l’auberge, où il avait passé les nuits précédentes, et il rangea ses effets dans une petite malle, attentif à n’oublier aucune des cartes et des livres qu’il avait acquis, et des carnets remplis avec ses observations et des dessins. Il descendit les escaliers en équilibre précaire avec sa malle dans une main et une bougie dans l’autre, et déposa son bagage devant la porte en bois. Il avait déjà réglé la note la veille, laissant un généreux pourboire. Il observa l’emplacement de la poignée, souffla la bougie et la rangea dans sa ceinture, entre le fourreau de son yatagan et son pistolet. Il ouvrit la porte, souleva sa malle, et sortit. Avant de s’aventurer hors de l’abri surélevé du porche, il ôta ses chaussures et les rangea dans sa malle ; le quai était toujours marécageux à cause des inégalités du sol, et les chaussures seraient devenues des éponges avec toute cette eau ; en outre, c’était plus prudent d’être pieds nus sur le bateau, afin d’éviter de glisser sur le pont et de tomber à la mer.

D’habitude, les marins et les pêcheurs seraient déjà en train de s’affairer sur le quai une heure ou deux avant l’aube ; chantant, discutant du temps qu’il ferait, des dernières nouvelles et de leurs prises, réparant leurs filets et leurs voiles, et voguant hors du port pour une longue journée de labeur, bercés par l’odeur familière et rassurante de la mer, mélange de sel, d’eau stagnante, de poisson et d’algue. Cependant, en cette fin de nuit, le port était lugubre et presque désert, survolé par des rondes de corneilles criardes qui semblaient guetter le départ des marins du fares el bahar.

En se dirigeant vers la mer qui semblait légèrement moins agitée qu’avant l’orage, Khalil surprit une conversation animée, en italien, entre l’un de ses marins, qu’il reconnut pour être le forban venant de l’île de Chypre (son expérience sur les techniques d’abordage des corsaires pouvait devenir indispensable, pour échapper aux charognards de la mer, à tout moment de la traversée), et une étrangère, une napolitaine selon les apparences et son accent. Il s’arrêta et écouta, sans pouvoir voir leurs visages.

—      Je dois absolument prendre la mer, disait-elle.

—      Te dire, pouvoir faire rien pour toi, femme ! disait le forban, dans son patois, mélange de grec et de vénitien.

—      Je vous en prie, je payerai ma place…

Son accent de détresse frappa Khalil.

—      Payerai ? ricana le forban.

—      Oui…

—      Payerai en nature, femme ?

Elle ne semblait pas comprendre.

—      Oui, je payerai, j’ai de l’argent !

Il y eut un bruissement de robe, et le tintement de pièces d’argent.

—      Non ! gronda le forban. Belle, femme !

Elle poussa un cri :

—      Ne me touchez pas ! Ne me touchez pas ! Laissez-moi ! Allez-vous-en !

Khalil accourut et cria pour arrêter le forban. Ce dernier fit un saut de surprise en arrière. Il avait osé mettre ses mains calleuses sur la gorge de la femme.

—      Misérable ! C’est comme ça que mes hommes traitent les femmes ? Khalil cria en libanais, que le forban comprenait.

Le forban avait baissé les yeux et il regardait le pavé marécageux du quai. Tous respectaient et craignaient Khalil. Il finit par balbutier :

—      Je ne… Je ne savais pas…

—      La prochaine fois que je te surprends à toucher une dame qui n’est pas ta propre femme, je m’assurerai de te couper moi-même ta sale main. C’est compris ? dit Khalil sévèrement. Le forban acquiesça, les yeux rivés au sol.

Khalil se retourna vers la femme, qui le remerciait avec gratitude de son intervention.

—      Quel est votre problème, ma dame ? il demanda, en italien, en l’examinant avec attention.

—      J’aimerais m’embarquer sur votre navire, et… et je propose de payer pour ma place, elle dit à mi-voix.

Elle était habillée tout en noir, avec un capuchon sur les cheveux qui cachait une partie de son visage et qui assombrissait son expression. Ses vêtements semblaient un peu élimés, mais ses manières n’étaient pas vulgaires. Ce n’était sûrement pas une de ces femmes publiques qui vous assaillent dans les ruelles avec de la peinture rouge sur les lèvres, des robes aux couleurs criardes, et un décolleté qui ne laisse aucun travail à l’imagination.

—      Où allez-vous donc ? demanda Khalil.

—      Eh… vers où vous dirigerez-vous ?

—      On va vers le sud de l’Italie, la Grèce, Crète, Chypre ; jusqu’au Mont Liban…

Elle hésita un instant, sans nécessairement sembler reconnaître les derniers lieux mentionnés. Elle retourna légèrement la tête, jetant un regard anxieux derrière elle, vers la ville. Puis elle dit à voix-basse, tremblante :

—      Oui, ça me va…

—      Mais, où désirez-vous aller ?

—      Ça n’a pas d’importance, vraiment, aucune importance… Je dois juste prendre la mer, aujourd’hui.

—      Mais regardez donc la mer. Vous voyez les vagues ? Ça va être une traversée difficile. Vous allez avoir peur, être malade…

Elle jeta un regard pensif à la mer. Du noir, l’eau passait par toutes les teintes de gris avec les premières lueurs du jour ; des vagues, semblables à de massives colonnes de granit, écumaient et se brisaient sur la jetée du port et les rochers de la côte, encerclant la ville d’une lave blanche ; les navires étaient ballottés, le château éclaboussé, et l’air chargé d’embruns sous un ciel lourd et menaçant. La mer était moins impressionnante qu’auparavant, mais ce devait être un spectacle assez effrayant pour cette jeune femme qui n’avait pas passé la nuit sur le quai.

—      Je dois vraiment partir, finit-elle par dire.

—      Avez-vous jamais pris la mer par le passé ?

—      Non… mais ça va aller. Je vous en prie, je dois quitter Naples aujourd’hui. Je ne peux pas vous expliquer pourquoi, mais c’est… c’est une question de vie ou de mort pour moi.

De nouveau, son ton frappa Khalil. Sa voix était désespérée, mais douce et sincère. Oui, sincère, il en était convaincu. Il fixa ses yeux, et elle maintint sont regard. Elle avait de grands yeux clairs ; il ne pouvait distinguer leur couleur, mais il crut y lire angoisse et pureté. Son visage était pâle.

Troublé, Khalil détourna le regard, et il pensa. L’espace d’un instant, il l’imagina à bord. Non ! Ce n’était vraiment pas une bonne idée. Les marins seraient morts de superstition avant d’accepter une femme sur le fares el bahar. Pouvait-il leur imposer un fardeau supplémentaire ? Ils étaient déjà angoissés par la tempête. Et puis, il ne savait rien sur cette femme. Comment pouvait-il être si sûr de son honnêteté ? Son attitude et sa frénésie de monter à bord, malgré la furie de la mer, étaient étranges. Elle devait avoir de bonnes raisons pour désirer s’en aller. Mais après tout, ces raisons n’étaient peut-être pas pures… Mais peut-être qu’elles l’étaient aussi. Quel embarras ! Si les raisons la poussant à s’en aller étaient pures, ils commettraient un crime en ne la prenant pas. Qui d’autre que Dieu aurait pu mettre cette femme sur leur voie par une matinée si insolite ? Il n’y avait que leur bateau qui partait, alors que d’habitude il y en a des dizaines, voire des centaines. C’était probablement le destin… Khalil décida qu’il devait faire tout ce qu’il pouvait pour la décourager, pour s’assurer qu’elle était aussi désespérée de partir qu’elle ne le disait.

—      Les navires ne sont pas des places adaptées pour les jeunes femmes. Voyez-vous ce qui peut s’y produire ? dit Khalil, indiquant du doigt le forban qui s’était éloigné de quelques pas vers la mer et ruminait en silence, lançant de temps à autres d’impudents regards vers la femme.

—      Vous êtes un honnête homme, et… et vous me protégerez. Je vous en supplie, prenez moi à bord. Je payerai. Je ferai n’importe quoi pour vous aider… Je peux cuisiner, nettoyer…

Khalil maintint le silence, encore une fois. Il savait qu’il y avait une foule de raisons rationnelles pour ne pas accepter sa requête. Mais il trouvait de plus en plus difficile de la repousser. C’était étrange, déstabilisant et touchant de constater comment cette femme avait placé toute sa confiance en lui. Et il était tenté d’en faire de même. La voix de son intuition lui murmurait que cette femme méritait sa confiance, et qu’il fallait absolument la lui octroyer.

Intuition et raison s’entrechoquèrent et s’affrontèrent dans la mer de son esprit. Le choc fut violent, mais l’issue de cette bataille se profila rapidement. Sa raison perdait du terrain ; son écho était de plus en plus faible et lointain, presque indiscernable.

La jeune femme remarqua son hésitation.

—      S’il vous plaît ! Ayez pitié de moi ! Votre vaisseau est le seul à quitter. Si je reste, mon sort… mon sort, sera pire que la mort. Et croyez moi, croyez moi, je n’ai rien fait de mal, je n’ai rien fait pour mériter ça… Non, je vous l’assure !

Ses yeux s’emplirent de larmes muettes, et elle sembla lutter avec difficulté contre un sanglot qui se gonflait dans sa poitrine et étouffait sa gorge.

Sa raison eut un regain de force. C’était contre les coutumes de la mer d’embarquer une femme célibataire à bord d’un navire. Mais était-elle célibataire ? Et si elle s’échappait alors qu’elle avait un mari ? Et pire, des enfants ? Il sentit le besoin de lui demander qui elle était. Pourtant, il ne parla pas, sans réussir à détacher son regard du visage de cette femme singulière. Une pensée traversa son esprit en coup de vent. Il grimaça. Si ce maudit forban ne l’avait pas vue, il aurait pu lui demander de couper ses cheveux, et la transformer en moussaillon ; la petite taille de sa poitrine se serait bien prêtée à ce subterfuge. Mais maintenant, c’était impossible.

—      Et je débarquerai à votre prochaine escale, si c’est nécessaire… Vous allez me prendre, n’est-ce-pas ? murmura-t-elle avec ferveur, en réajustant son capuchon, jetant de l’ombre sur les émotions que ses yeux et sa voix avaient trahis.

Ses derniers mots s’étaient dissous dans la fraîcheur de l’air chargé d’embruns, mais ils avaient rempli la brise du matin avec une tension indéfinissable. C’était un mélange de mélancolie, d’espoir et de confiance trahie. Amère et douce, comme l’amande qu’on trouve en décortiquant un noyau d’abricot. Khalil sentit sa vue, son ouïe, et ses autres sens assiégés. Pendant un long instant, il n’y avait plus rien au monde que cette femme étrange. Rien qu’elle. Elle et ses grands yeux implorants et les larmes salées qui avaient glissé le long de ses joues.

Khalil s’entendit dire « d’accord », comme s’il avait écouté sa propre voix à travers un rêve.

La décision qui s’était imposée à sa conscience dispersa les centaines d’idées confuses et contradictoires qui encombraient et engourdissaient son esprit.

—      Venez, nous devons quitter maintenant, ajouta-t-il d’une voix rauque, soulevant sa malle qu’il avait posée à terre et se dirigeant vers la mer.

Le soulagement de l’inconnue était visible ; son visage regagna subitement quelques couleurs et elle respira plus librement.

La barque arrivait, et il était temps de faire ses adieux à la terre ferme et à Naples. Khalil prit la main de la dame, qui était douce et froide, et il l’aida à s’y embarquer. Il y avait quatre autres rameurs à part lui et le forban chypriote. Ils avaient tous lancés un regard perplexe sur la silhouette noire qui était montée avec eux sur la barque, mais personne n’était assez hardi pour interpeller le Cheikh et lui poser une question à ce sujet.

La mer était blanchâtre et cotonneuse, et elle secouait la barque sans relâche. Khalil se sentait revigoré ; il ramait avec acharnement, il sentait tous ses muscles s’étirer, et respirait l’air frais et salubre à grandes bouffées. De temps en temps, il jetait un coup d’œil à leur nouvelle passagère, silencieuse à l’arrière de la barque, le regard perdu dans le bouillonnement de l’eau. Il était progressivement convaincu du bien-fondé de sa décision spontanée. C’était sûrement la destinée qui l’avait mise sur leur chemin, et maintenant ils devaient l’aider.

Tout le monde sursauta quand un coup de canon perça la tranquillité du matin, annonçant le point du jour. Ainsi était la coutume en terres chrétiennes. C’était également un signal pour que les gardes ouvrissent la chaîne métallique, attachée du château à la jetée, bloquant l’accès du port chaque nuit, et le protégeant d’éventuels raids pirates. L’odeur de la poudre à canon chatouilla les narines de Khalil, lui ramenant en bloc des souvenirs de la bataille aux côtés de son oncle.

Ils s’approchèrent enfin du fares el bahar, qui paraissait particulièrement imposant de leur point de vue modeste à fleur d’eau. Après une brève lutte, ils réussirent à attacher la barque au navire, et ils commencèrent à grimper sur l’échelle de corde qui se dandinait sous le poids et la prise des marins. La jeune femme buta contre les premiers échelons, l’équilibre précaire, certainement pas aidée par sa longue robe contraignante, et par un petit baluchon, son seul bagage de voyage, qu’elle portait sur l’épaule. Khalil la hissa à bord du navire, malgré ses protestations embarrassées. Elle était étonnamment légère, et il se rendit compte que sa robe était détrempée d’eau.

Quand ils furent tous bien en sécurité sur le bois humide et gondolant du pont, quelques marins hissèrent la petite barque à bord, et ils l’arrimèrent au milieu du pont, entre les deux mâts principaux du vaisseau, sous la supervision attentive de Khalil. Par une telle mer, si les cordages retenant la barque venaient à lâcher, elle pouvait glisser et tuer tout un groupe de marins, en les écrasant et en les faisant glisser à l’eau. Pour des raisons similaires, tout objet lourd devenait extrêmement dangereux par mer agitée, et il fallait que tout soit soigneusement arrimé dans la cave.

Le capitaine, Youssef, ainsi qu’un groupe de marins désœuvrés avaient attendu l’arrivée du Cheikh assis en tailleur sur des tapis étalés sur le pont, fumant leurs longues pipes qui exhalaient le parfum fort et parfumé du tabac de Batroun – reconnaissable parmi des centaines de variétés de tabac par le nez délicat et expérimenté. Le tabac de Batroun était connu dans tout le Levant, et en étant optimiste, sa notoriété atteindrait bientôt l’Europe. Fumer était l’un des passes temps favoris à bord, et il fallait souvent renouveler le stock ; l’équipage semblait toutefois avoir gardé quelques réserves de son cher tabac de Batroun pour les occasions nécessitant des doses extraordinaires de courage.

L’équipage avait accueilli le Cheikh, et les marins commençaient à se lever et à s’affairer à leurs tâches respectives. Cependant, ils avaient tous observé d’un air étonné et inquisiteur la forme noire que Khalil avait aidé à hisser, et la plupart continuaient à le faire du coin des yeux. Le silence régnait, mais on y ressentait une certaine tension, comme dans les moments de quiétude précédant un orage. La femme était debout, les deux mains sur la balustrade de bois, et elle essayait de conserver son équilibre malgré le balancement du bateau. Elle regardait tour à tour l’horizon, le château et la ville, visiblement peu à son aise sous l’examen muet de l’équipage. Seulement maintenant, avec la luminosité accrue, Khalil remarqua que ses vêtements étaient sales et déchirés aux niveaux de ses jambes et de l’un de ses bras, comme si elle était tombée dans de la boue. Entre temps, Boutros et Youssef s’étaient approchés de Khalil, pour voir s’il avait besoin d’eux. Le capitaine les suivit.

Finalement, c’est le capitaine qui brisa le silence, cristallisant la tension montante dans ses mots :

—      Qu’est-ce, Cheikh ? dit-il à mi-voix.

—      C’est notre invitée !

—      Une femme à bord ?

—      Oui, et alors ?

—      Mais en trente ans je n’ai jamais embarqué une femme, comme ça…

—      Il y a une première fois à tout. Je te l’ai dit, c’est mon invitée.

—      Bon, je suis prêt à vous obéir, moi. Mais ça risque de poser des problèmes avec l’équipage… dit le capitaine, en jetant un regard derrière lui vers ses hommes.

Encouragés par l’échange entre le capitaine et le Cheikh, qui se répandit comme une traînée de poudre jusqu’aux cales où Tannous le cuisinier s’affairait, les marins commencèrent à murmurer ; ils exprimèrent à voix haute leur préoccupation. Un navire est tellement petit, et les hommes qui le manœuvrent et qui y habitent se connaissent tellement bien, que la discrétion et le secret n’y existent guère.

—      Une femme à bord !  répétaient les uns et les autres. Une femme à bord, malheur sur l’équipage, et sur le bateau !

—      Cette dame est mon invitée ! cria Khalil, pour que tout l’équipage l’entendît. Et personne ne touchera à un seul de ses cheveux !

Ses mots n’eurent pas l’effet escompté, et les marins continuèrent à murmurer ; ils avaient formés plusieurs groupes, autour des plus âgés et des plus expérimentés d’entre eux, se concertant pour décider quoi faire.

Le forban cypriote contait notamment sa propre version de qui cette femme était, et de ce qui s’était passé, avec un petit comité autour de lui ; il exagérait et répétait chaque mot dans son accent insupportable, pour faire durer le suspense, et il semblait vivement apprécier sa popularité grandissante ainsi que son rôle inespéré de premier plan ; son visage balafré s’était illuminé d’un grand sourire, ne montrant que quelques dents rescapées.

A dire vrai, la passagère inopinée ne devait être que la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Les marins n’étaient pas convaincus de naviguer par une mer aussi agitée, mais ils s’étaient tus par respect pour le Cheikh. Toutefois en invitant une femme à bord, Khalil avait exhibé un comportement insolite qui rendait la situation encore plus particulière, et l’équipage en avait conclu qu’il était exceptionnellement admissible de discuter les ordres ce matin-là.

C’était la première fois depuis le début de la traversée que quelqu’un osait défier son autorité. Le feu avait pris aux quatre points cardinaux du navire et il menaçait d’enflammer l’ensemble du vaisseau si rien n’était fait pour l’éteindre assez rapidement. Khalil ressentit une étrange ruée d’excitation. Les choses trop simples et répétitives ne l’avaient jamais enthousiasmé. Il sentit que son sourire provocateur et sournois avait pris possession de son visage à son insu – ce même sourire qu’il arborait lorsqu’il défiait sa mère – et il essaya de le faire disparaître, parce qu’il en avait honte (surtout à cause de ce souvenir), et parce que ce n’était certainement pas le bon moment d’encore plus envenimer les choses et de perdre son calme. Au contraire, il devait trouver un moyen de se montrer conciliant et compréhensif tout en conservant sa fermeté, maîtriser l’incendie avant qu’il ne soit trop tard en évitant le plus possible les dommages collatéraux.

Le capitaine se taisait. Il semblait partagé entre seconder la mauvaise humeur des marins, contre qui il ne pouvait pas aller trop ouvertement, et son obéissance absolue au Cheikh. Comprenant son dilemme, Ali, le plus vieux et respecté des marins, s’approcha. Il portait une barbe drue, blanche comme la neige, et un turban de couleur assortie. Il s’inclina respectueusement devant Khalil.

—      Cheikh honoré, votre sagesse et votre sagacité comprendront certainement… En mer, c’est considéré comme un très mauvais présage d’avoir une femme célibataire à bord…

—      La femme ne peut pas rester, sinon c’est le naufrage assuré, cria un jeune marin.

—      Si elle reste, c’est moi qui m’en irais ! dit un autre marin.

Ali fit un geste agacé de la main pour les faire taire, et il les rabroua :

—      Taisez-vous ! Ce n’est pas une façon de parler à notre Cheikh ! Je vous en prie, Cheikh, pardonnez-leur, ce sont de jeunes écervelés, ajouta-t-il avec déférence.

Khalil ne répondit pas ; il réfléchissait encore à la meilleure ligne de conduite à adopter, tout en observant et écoutant ses hommes avec attention.

Le capitaine chuchota :

—      Vous savez combien les marins sont superstitieux, Cheikh. Je ne peux les forcer à rien, surtout avec la mer qu’on va avoir…

—      Je comprends, répliqua Khalil, laisse-moi gérer cette affaire. Ne t’inquiète pas…

La jeune femme avait sans doute compris qu’elle était le seul objet de la discussion ; elle fixait la mer, tout en jetant de petits coups d’œil timides à Khalil, comme si elle voulait se rassurer qu’il n’aurait pas cédé. Elle semblait encore plus embarrassée qu’avant, et son corps tremblait nerveusement. Était-ce le froid ? Elle serait sûrement malade si elle restait encore dans ses vêtements trempés. Il imagina la peur qu’elle devait avoir d’être trahie et laissée à Naples. Non, au grand jamais ! Si une poignée de marins braillards le faisaient, lui, Cheikh au plus noble des sangs, aller contre sa conscience et contre la volonté de Dieu, alors vraiment il était un homme bien indigne.

Son silence avait été positivement interprété par les marins qui pensaient que le Cheikh allait céder à leurs demandes ; ou s’il voulait absolument embarquer la femme, qu’au moins ils attendraient quelques jours à Naples avant de prendre la mer.

Il fallait les détromper de leurs espoirs fantaisistes. En quelques foulées, Khalil grimpa sur la dunette ; il leva la tête, inspira profondément, et tout l’équipage se tut pour l’écouter.

—      Marins, je vais répéter ce que je vous ai dit. Pour la dernière fois… Cette dame est notre invitée, mon invitée ; c’est Dieu qui l’a mise sur notre chemin. Vous croyez en Dieu-tout-puissant ? Bien… Cette dame a besoin de notre aide, et nous allons faire de notre mieux pour l’aider. Maintenant, chacun à sa tâche ! Levons l’ancre, et faisons nos adieux à la terre ferme. N’oubliez pas que vous serez tous récompensés, et généreusement !

Ali baissa la tête ; avec son expérience, il savait bien que c’était inutile et inadapté de continuer à discuter. Cependant, Elias, l’un des jeunes marins qui avait parlé, s’approcha de la dunette.

—      Je ne peux pas rester, Cheikh, dit-il, le regard défiant mais craintif, le visage ingénu. Je ne veux pas mourir, ma fiancée m’attend au pays, je ne veux pas mourir…

D’autres marins adoptèrent bientôt la même attitude. Une femme à bord équivalait à un naufrage assuré ; leurs aïeux le leur avaient toujours répété, et aucune personne saine d’esprit n’aurait pris un tel risque. La cohue à bord qui s’était calmée un instant pendant l’intervention du Cheikh avait repris. Des discussions éclatèrent entre d’un côté les quelques marins qui désiraient obéir aux ordres de leur seigneur, et qui étaient en train de se mettre à leurs travaux respectifs, et d’un autre côté les hommes les plus farouchement opposés au départ, qui les obstruèrent. Ces derniers firent clairement comprendre qu’ils ne permettraient pas au fares el bahar de hisser les voiles tant que le problème ne serait pas réglé.

Les Levantins défiaient très rarement leur maître, et en tout cas jamais face à face. Quand ils en venaient à éprouver de la haine envers leur seigneur, pour une raison ou pour une autre, ils étaient experts dans l’art de continuer à être exagérément serviables et affectueux, tant qu’il demeurait fort et puissant – au point de paraître serviles aux yeux aiguisés – et ils attendaient un moment de grande faiblesse (comme il y en a toujours au cours de toute vie humaine) pour le poignarder dans le dos. Les tasses de café empoisonnées étaient alors l’un des instruments les plus pratiques et efficaces pour se débarrasser des personnes indésirables.

Cependant, ces coutumes cessaient presque d’être valides à bord d’un navire, si loin de leur pays, d’une vraie autorité qui ne pût les punir ; c’était ainsi que Khalil s’expliquait le comportement des marins. Mais ils avaient bien tort !

En outre, la plupart des gens, même les marins, étaient terrifiés de mourir avalés par les obscures profondeurs de la mer, loin de leur nation et de leurs familles, sachant que leurs corps pourriraient à jamais dans ces abîmes inaccessibles ; selon leurs religions, certains pensaient qu’ils n’auraient pas été admis au paradis si leurs corps n’étaient pas enterrés selon les règles.

Un vent du nord glacial avait commencé à souffler en cette matinée d’avril ; il fouettait les visages, pénétrait dans les tuniques et sous les turbans. C’était un des vents les plus dangereux quand il soufflait en rafales après une tempête. S’ils ne prenaient pas la mer immédiatement, il serait bientôt impossible de sortir du port et d’atteindre la mer ouverte. Et cela, les marins le savaient parfaitement !

Il n’y avait plus qu’une seule solution pour sortir de cette impasse : l’utilisation de la force, comme n’importe quel Cheikh qui se respectait aurait fait.

A l’idée de devoir rester trois jours prisonniers du port de Naples – tel un âne pris au piège au fond d’un puits – Khalil sentait la soupe se retourner dans son estomac, bouillonnant d’amertume et de rage, et il n’eut ainsi aucune difficulté à laisser tomber le masque de sang froid avec lequel il savait revêtir l’intensité et la violence de ses émotions. Il cria, couvrant de sa voix tonnante toutes les discussions qui allaient bon train sur le navire :

—      Poltrons ! Lâches ! Vous n’avez pas honte ? Nous nous étonnons que nos terres soient sous le joug des étrangers depuis des siècles ! Mais c’est parce que les fils de mon pays n’ont aucun courage ! Quelques vagues, et une femme, suffisent à les décourager ! C’est vous les femmelettes ! Retournez à la raison, et rétractez-vous, immédiatement ! Je vais moi-même couper les oreilles et les langues et crever les yeux de ceux qui ne le font pas ! Vous entendez ? Ce sera un sort bien mérité…

Khalil avait dégainé son yatagan et il en faisait tournoyer la lame tranchante et recourbée en fendant l’air, prêt à trancher des gorges. Il sauta de la dunette au pont, l’air menaçant et féroce.

—      Et Boutros jettera vos corps à la mer, en pâture aux vautours et aux goules. C’est ce que vous voulez ? Alors, par qui je commence ? Avancez ! Mais avancez donc !

Le contact avec la lame glacée de son yatagan, ainsi que les regards apeurés que certains marins lui lancèrent commencèrent à le calmer.

—      Vous pouvez toujours vous faire pardonner si vous rétractez vos blasphèmes, un à un, devant moi. Et la prochaine fois, ayez confiance en votre Cheikh, et en Dieu ! Vous croyez vraiment que le ciel envoie une femme sur notre bateau pour nous faire périr ? Si jamais, il le fait peut-être pour vous mettre à l’épreuve ! Ecoutez-moi bien maintenant. A part notre capitaine, Mouallim Youssef et Boutros, personne n’a le droit d’approcher cette dame sans ma permission. Gare à celui que j’y surprendrais !

Les marins qui avaient osé le défier semblaient avoir perdu toute trace de leur hardiesse. Khalil était très respecté, et grâce aux efforts qu’il avait faits au cours des dernières années, il arrivait presque toujours à garder son calme ; cela donnait beaucoup plus de poids à ses colères, qui surprenaient toujours ses hommes. La menace de l’impitoyable lame d’acier maniée par le poignet du Cheikh était encore plus imminente que la menace des éléments déchaînés. Il avait acquis une réputation presque légendaire, d’abord avec les hommes d’armes de son oncle, et ensuite sur le champ de bataille, et depuis toutes sortes d’histoires circulaient sur son compte.

Comme Khalil l’avait ordonné, les agitateurs venaient, un par un, et ils se jetaient à genou devant leur seigneur ; ils embrassaient le bas de sa tunique, demandant sa merci, qu’il octroyait en leur concédant sa main à embrasser. C’était humiliant, mais il fallait leur donner une leçon ; un peu de dureté est nécessaire pour maintenir la discipline et l’obéissance de ses subordonnés. Et à l’avenir, ils réfléchiraient avec prudence – le temps de dire vingt je vous salue, Marie – avant de contester ses ordres.

Lorsque cette petite scène s’acheva, Khalil décida d’accorder quelques minutes pour prier Dieu, les saints et les prophètes, selon leurs différentes religions. Prier allégerait l’atmosphère avant le départ, et redonnerait aux marins la foi et le courage nécessaires au succès de leur ardue entreprise. Il rencontra brièvement le regard lumineux de la jeune femme, qui semblait le remercier chaleureusement ; pendant la scène qui précédait, elle avait eu la sagesse de ne pas regarder les marins, évitant d’exciter encore plus les rancœurs contre elle.

Le Levantin ne se souciait généralement pas d’être humilié devant son chef ; par contre, l’humiliation devenait beaucoup plus mortifiante si une tierce personne y assistait ; et si cette tierce personne faisait un commentaire déplacé, alors elle était sûre de se faire un ennemi à vie, à moins qu’elle n’allât embrasser l’humilié et lui demander pardon. En fin de compte, les duels d’honneur avaient lieu beaucoup moins fréquemment qu’en terre européenne, parce que l’embrassade, les larmes et les échanges de cadeaux étaient considérés comme des moyens beaucoup plus reposants afin de résoudre les contentieux.

Après la prière, Khalil donna l’ordre de hisser les voiles et de lever l’ancre, et il promit monts et merveilles à l’arrivée, quand ils mettraient enfin pied sur les rochers de Batroun.

Tout le monde s’exécuta, et on ne perdit plus de temps. Le navire sortit du port et s’en éloigna rapidement, ballotté par des masses d’eau écumantes qui tournoyaient et venaient se briser sur la coque, éclaboussant le pont. Un vent du nord de plus en plus violent gonflait les voiles. Le ciel était d’un gris tendant au noir, la mer d’un gris-bleu sombre avec de longues traînées blanchâtres là où les vagues se brisaient. Avec la pâle lumière du matin, la ville se revêtait progressivement de ternes couleurs, celles de la pierre et de la brique humides. On voyait maintenant la ville en son entier, couvrant sa colline presque jusqu’au sommet qu’un château dominait ; sur la gauche, une série de petites collines s’avançaient dans la mer ; la droite était dominée par la puissante montagne aux deux sommets emmitouflés dans des épaisseurs de nuages. Cette montagne fumait quand ils étaient arrivés à Naples, et on leur avait expliqué que ce n’était pas une montagne comme les autres. C’était un volcan, une montagne remplie d’eau bouillonnante et de flammes dans ses entrailles. Elle pouvait exploser à cause de l’accumulation de la pression en son sein, et recouvrir de cendres et de roches les plaines aux alentours. Ses explosions étaient souvent accompagnées de tremblements de terre. Khalil aurait été bien curieux d’assister à un tel spectacle.

La plupart des marins s’affairaient. Certains d’entre eux étaient perchés au haut des mâts et ils ajustaient les voiles selon les caprices du vent et de la mer, tout en se cramponnant désespérément aux cordages pour ne pas perdre l’équilibre. Ils suivaient les ordres que le capitaine leur criait de temps à autre, en chantant des mélopées répétitives qui leur permettaient de travailler en cadence et de se rappeler de leurs tâches respectives. D’autres hommes aidaient leurs compagnons du pont quand ces derniers criaient qu’ils avaient besoin d’aide, et entre temps ils vaquaient à d’autres occupations ; deux d’entre eux s’assuraient drainer l’eau quand elle s’accumulait sur le pont et dans la cale. De temps à autre, une série de vagues folles déferlait, ébranlant le bateau, engloutissant momentanément une partie du pont. Enfin, le reste des marins se reposaient. Certains dormaient ; leur tour de manœuvrer le navire viendrait dans l’après-midi quand leurs compagnons se reposeraient. Les autres étaient malades à cause du roulis. Les malades, desquels faisaient partie les pauvres Youssef et Boutros, étaient étendus pêle-mêle dans les endroits les moins exposés du pont et dans la cale, gémissant et haletant, le visage jaune ou cramoisi. Des substances nauséabondes rendaient le bois encore plus glissant autour d’eux, et leurs odeurs empiraient le malaise des hommes. Les animaux qui les accompagnaient s’agitaient dans leur cage, caquetant et bêlant avec acharnement, mais leurs cris se perdaient dans le sifflement du vent et le rugissement des flots.

Khalil avait prêté secours à la jeune femme dès le début de la traversée. Elle avait troqué sa robe détrempée contre une tunique de laine dans la mode levantine, et il l’avait confortablement installée dans la petite barque au centre du navire, là où le roulis était le moins gênant. Il y avait improvisé un douillet matelas en y étalant de la paille et en la couvrant avec des draps de coton ; et maintenant, elle reposait là-bas, au sein de la petite barque, abritée du vent et des regards indiscrets par un morceau de toile d’une voile déchirée. Il s’était assuré de l’attacher pour éviter qu’elle ne se fît mal en se cognant pendant son sommeil contre la coque en bois, à cause de la houle.

Au fur et à mesure que le navire s’éloignait et se dirigeait vers la sortie du golfe de Naples, la mer grossissait et la ville perdait de sa définition. Tantôt, on avait l’impression que le bateau flottait dans les airs, et peu après, il semblait piquer dans un précipice, pour se faire frapper de plein fouet par une grosse lame venant de biais.

Khalil surveillait la manœuvre du fares el bahar. Il s’était d’abord assuré que tous les malades et les dormeurs qui n’étaient pas dans des hamacs soient attachés. Il n’y avait que quelques hamacs à bord ; ils les avaient découverts sur un bâtiment anglais qu’ils avaient été invités à visiter, alors que les deux navires étaient coincés dans le port de Malaga par manque de vent. Les hamacs étaient extrêmement pratiques pour dormir, sans le risque de se faire mal à cause du roulis ; en outre, ils atténuaient les secousses en oscillant avec le navire. Depuis, ils en avaient attachés quelques uns aux endroits qui s’y prêtaient, et les marins les plus âgés y dormaient. C’était un sentiment délicieux que de s’étendre dans un hamac au lieu de dormir sur le bois irrégulier du pont – pas le moins du monde adouci par les fins draps de coton et les tapis qu’ils y étalaient – et de pouvoir contempler les étoiles, la lune et les nuages, muant soir après soir, et de se dire que de grands hommes ayant vécu en d’autres temps plus glorieux avaient également été en admiration devant ces éléments, avant de s’embarquer sur le vaisseau du sommeil qui navigue sur une mer où chaque vague est un rêve.

Même s’il n’avait pas fermé l’œil de la nuit passée, le moment n’était pas encore venu de penser à dormir ; de dures heures les attendaient, et maintenant que le navire sortait du golfe, et qu’on apercevait déjà les îles de Capri et d’Ischia indiquées sur la carte (carte maritime fort utile acquise au port de Livorno), c’était un genre différent de tempête qu’ils devraient affronter. Et s’ils ne la confrontaient pas avec assez d’adresse et de vaillance, il se pouvait qu’ils ne revoient jamais plus la nuit et les étoiles ; ils verraient bien une nuit, mais d’un tout autre genre, une nuit sans lune, dans les ténébreuses profondeurs de la mer. Les mâts craquaient sous les rafales du vent du nord, et on avait l’impression que les voiles allaient être arrachées tellement elles étaient gonflées en tendues. Khalil s’approcha du capitaine, qui tenait le gouvernail. Le capitaine arborait un calme rassurant malgré toutes les rides qui sillonnaient son visage, accentuées par l’effort physique.

—      Alors, comment tu vois les choses ? s’enquit Khalil, lui tapotant l’épaule et le regardant avec admiration.

—      Pour l’instant on tient bon… Mais j’ai peur des courants qu’il va y avoir entre la terre et les îles… Et puis, le vent va encore augmenter… Les vagues ne savent déjà plus ce qu’elles veulent…

En effet, les vagues tournoyaient et s’effondraient sur elles-mêmes, et elles renaissaient de leurs écumes ; elles semblaient avoir perdu la tête, partagées entre la forme régulière et volumineuse que le vent du sud-ouest leur avait patiemment conféré au cours des cinq derniers jours, et les coups désordonnés du vent du nord, qui désirait défaire ce qui avait été fait selon sa fantaisie du moment. La bise et la houle s’affrontaient, et la mer en était d’autant plus dangereuse pour les navires. D’ailleurs, ils n’avaient aperçu aucun bâtiment depuis leur départ de Naples ; ils n’avaient vu que quelques malheureuses épaves de bateaux qui avaient chaviré sur la côte les jours précédents, brisées sur les rochers et ne ressemblant plus qu’à des coquilles de noix.

Khalil s’installa sur le banc en bois à côté du capitaine, et il dit :

—      Ce ne serait pas mieux de contourner les îles ?

—      Je pense que c’est la mer qui choisira pour nous, Cheikh… Il faut savoir accepter de placer sa destinée entre les mains de Dieu, comme vous l’avez dit tout à l’heure…

Khalil se tut, le laissant se concentrer sur les ordres qu’il donnait. Il alluma sa pipe, et exhala une longue bouffée de fumée. Le goût du bois de noyer mêlé à celui du tabac était réconfortant.

La côte s’éloignait, et on n’apercevait plus que la silhouette grisée des plis du terrain, des montagnes, et des îles, desquelles ils s’approchaient pour virer vers le sud. Le roulis devenait épouvantable ; c’était vraiment une chance d’avoir l’estomac si solide, se disait-il. Le navire tanguait et penchait dangereusement, et il filait à toute vitesse, porté par le vent et le courant. Un drapeau portant les armoiries de la famille de Khalil virevoltait au haut du mât. C’était son phare au milieu de la tempête ; d’une férocité rassurante, la créature marine noire se détachait du fond blanc, encerclée d’une auréole grise illustrant tout ce que leurs terres produisait de bon ; figues, raisin, tabac, blé, olives et noix. Il avait tenu à faire hisser ce drapeau, rappel permanent de sa famille et de sa nation.

A chaque fois qu’il admirait les écussons de sa famille, Khalil se remémorait un des rêves les plus fous qu’il entretenait étant enfant. Il connaissait chaque pierre, chaque pouce de terrain et chaque épine des montagnes dominant les fiefs de son père et de son oncle, et il élaborait en permanence de nouveaux plans pour le jour où les cloches de la confrontation sonneraient, le jour où les Ottomans seraient finalement chassés de leur nation. Il se voyait alors commander des milliers d’hommes déterminés et aguerris, à pied et à cheval, tendant des embuscades dans de profondes gorges embrumées et grimpant aux sommets des montagnes blanchis par la neige, brandissant avec orgueil le drapeau de la famille, combattant et chassant sur son passage tous les Cheikhs qui n’auraient pas accepté de s’unifier sous leur même drapeau, et délivrant enfin les plaines et les villes de la présence des Ottomans. Alors, le Levant fleurirait dans ses splendeurs passées. Khalil s’imaginait à la tête d’un petit empire, comprenant les mystiques cités de Damas, d’Alep et de Jérusalem, couvert de lauriers, puissant, respecté et redouté, et les mains libres pour promouvoir la civilisation.

Ce n’était qu’un rêve d’enfant, et il avait revu ses ambitions à la baisse depuis. Mais rien que d’y repenser lui donnait la chair de poule. Il sentait bien que c’était là un des fils conducteurs de son destin. Ce qui avait commencé comme un jeu et un passe-temps s’était mué en une profonde conviction qu’un jour il affronterait les Ottomans aux têtes de ses troupes ; il désirait ardemment une telle confrontation, et il était convaincu qu’il vaincrait. Pendant des années il avait observé le terrain et analysé des cartes géographiques de la région, et il avait pensé et repensé aux endroits les plus favorables où se battre. Les piliers de la victoire s’appuient sur la solidité de la stratégie et de la préparation, et sur l’audace et la spontanéité démontrés pendant la bataille ; il faut combiner l’immuabilité du rocher et l’imprévisibilité du vent, se répétait Khalil. La nature est la meilleure source d’inspiration possible pour gagner une bataille.

Et le fares el bahar portait le germe du changement en son sein…

Une voix le tira de sa rêverie.

—      Baissez les voiles ! Baissez les voiles ! criait le capitaine.

Le vent continuait à s’intensifier, et il allait arracher voiles et mâts si rien n’était fait. Les marins s’affairèrent, et bientôt les mâts furent dénudés de leurs voiles, et devinrent semblables au squelette des arbres foudroyés qui hantent les forêts. En baissant les voiles, le navire n’était plus contrôlé que par la fureur des flots, et par l’invisible main du destin. Il ne restait plus qu’à prier que le courant ne décidât pas de jeter le bateau contre un rocher.

*****

Chapitre 2

L’attente

 

Cheikha Asma était confortablement installée sur le divan à motifs floraux, rouges et violets, dans le petit salon, et elle grignotait des nèfles. Elle étendait le bras et choisissait délicatement parmi les petits fruits, jaunâtres ou orangés tachetés de brun, qui emplissaient un bol en terre cuite, placé sur la table basse de bois. Les nèfles les plus foncées avaient la prédilection d’Asma, parce qu’elles étaient les plus sucrées aussi. Elle les épluchait avec un petit couteau, en quelques mouvements sensuels. C’était sa mère qui lui avait enseigné l’art d’éplucher les fruits, quand elle n’était encore qu’une fillette. C’est un des arts essentiels pour conquérir le cœur des hommes, soutenait sa mère. Asma déposait les fines pelures dans un autre petit bol, et elle dégustait la tendre chair de la nèfle, jusqu’à ce qu’il ne restât plus que deux ou trois noyaux, marrons foncés, chacun de la taille d’une petite bille. Elle jouait machinalement avec les noyaux, qui étaient très lisses et très doux, avant de les poser dans le bol des pelures.

De temps en temps, Asma jetait un coup d’œil vers la fenêtre en triple arcade, au fond du salon. La fenêtre s’ouvrait sur les pentes vertes de la colline de Smar Jbeil, descendant abruptement vers la mer, dont la fraîche brise emplissait le salon et faisait frémir les feuilles des plantes à l’intérieur. C’était une radieuse journée d’avril. Le ciel était d’un bleu éclatant, avec seulement quelques petits nuages qui se promenaient paisiblement à l’horizon. La mer semblait plate comme un lac vue de là-bas. Quelques barques y erraient, apparaissant comme de petits points blancs, mais il n’y avait aucune voile à l’horizon.

Quel dommage qu’il n’y eût pas d’homme – surtout l’homme auquel elle tentait vainement de ne pas trop penser – pour assister à ce ravissant spectacle. Elle devait faire un charmant tableau, à moitié étendue sur son divan dans la pénombre du petit salon, la tête fièrement relevée, le visage encadré par ses longs cheveux noirs qu’elle avait longtemps peignés pour les rendre plus lisses, retenus par un bandeau de fines perles, la blouse de soie bleue ciel qu’elle aimait tant mettre avec le début du printemps, et ses chevilles découvertes exposant la douceur de sa peau nacrée. La scène était complétée par les tables basses portant des bols de terre cuite et des vases de verre soufflé finement ciselés, les plantes exotiques aux sombres feuilles vertes reluisantes et le plafond de bois peint avec toutes sortes d’oiseaux. Si au moins il y avait eu un peintre qui pût réaliser son portrait, comme cela se faisait tant en terre chrétienne. Elle se représenta un grand tableau, l’immortalisant en cette position, accroché au mur couvert de chaux en face d’elle.

—      Nour ! cria Asma, viens donc me voir un peu !

Nour, une jeune servante, accourut d’une pièce voisine où elle était sans doute occupée à ses ouvrages domestiques. Elle portait une longue tunique rose d’étoffe grossière, mais son visage était joli, frappant même, comme ces fleurs rares qui n’éclosent que quelques jours par an, pour ensuite se faner et disparaître, ne laissant qu’un vague souvenir enchanteur. Nour avait une beauté fugace, presque irréelle, avec ses boucles claires et ses grands yeux gris naïfs. C’était surprenant que cette dure montagne eût conçu de tels traits.

Asma se sentait parfois presque jalouse de la beauté de sa servante. Heureusement que Nour perdait une grande partie de son charme dans ses vêtements fades, dénués de parures ; et puis, elle était probablement trop maigre pour plaire aux hommes.

—      Nour, comment me trouves-tu ?

—      Vous êtes ravissante comme les étoiles, Cheikha ! répondit la fille, de sa voix riante ; elle ne devait pas même avoir dix-huit ans. Et ce parfum, du jasmin ? Il sent délicieusement bon…

—      Assieds-toi donc, fais-moi un peu de compagnie !

Nour s’installa à l’extrémité du divan, à côté des pieds de la Cheikha. Doucement, elle lui prit les pieds et commença à les chatouiller ; puis elle les massa. C’était très agréable, et délassant. Nour avait de petites mains agiles, délicates, qui savaient exécuter une parfaite symphonie, ralentissant, accélérant, survolant et caressant, quand il le fallait, pour enivrer les nerfs. Même les petits oisillons méfiants osaient venir manger les grains aux creux de sa paume. En outre, cette fille semblait parler le langage des animaux, vu la confiance démesurée que ceux-ci lui témoignaient tous. Quand on devait faire entendre raison à un mulet, c’était elle qu’on appelait. Nour s’occupait de nourrir les poules, les dindes et les lapins dans la basse-cour, et les pigeons voyageurs dans les interstices du mur de pierre de la maison ; elle soignait également les chèvres, les brebis, les chats et les chiens qui se faisaient mal dans tout le village. Le mérite revenait probablement à ses mains de fée, mains qui faisaient le bonheur de la Cheikha, quand elle souhaitait un massage aux pieds ou au dos.

—      Nour, conte-moi un peu les nouvelles ! Qu’est-ce qu’on racontait ce matin, quand tu as été au four ?

—      Eh bien… La femme du curé récupère progressivement, après sa bronchite, vous savez… Les Bassil d’en bas du village, ceux de la maison à côté du noyer, ont eu un nouvel enfant, c’est un garçon, ils vont l’appeler Girges, comme le grand père… On dit que le temps va être chaud et sec à partir de la fin de mai, mauvais pour les vers à soie, mais bon pour les olives… Les Khoury ont eu une portée de cochons, mais seulement trois ont survécu…

Asma écoutait distraitement le babillage de Nour, l’oreille attentive au cas où elle mentionnerait Batroun, la mer, ou un certain navire. Aucune des autres nouvelles ne l’intéressait. Elle avait momentanément arrêté de grignoter des nèfles ; elle inspirait profondément, et sentait ses pieds, ses jambes et ses hanches se détendre.

Quand Nour eût fini de déballer tous les ragots de tous les habitants de Smar Jbeil et des villages voisins, ragots qui circulaient de toit en toit à l’intérieur des villages, et que les fours, les moulins et les muletiers irradiaient vers toute la montagne, Asma demanda :

—      Et le fares el bahar, a-t-on de ses nouvelles ? Ça va faire dix mois qu’il est parti !

—      Aucune. Je n’ai rien entendu à ce sujet, Cheikha. La dernière fois, c’était en novembre, la lettre qu’il avait envoyé à feu votre père, et…

—      Oui, oui, je le sais. N’empêche, ça commence à faire très long… Asma connaissait cette lettre par cœur, elle l’avait lue et relue avec avidité, découvrant les usages des terres chrétiennes avec un plaisir et une curiosité immenses ; le seul fait que son bien-aimé y voyageât les rendait extraordinairement intéressantes.

—      Nour, tu ne peux pas t’imaginer comme il me manque ! Ah, comme j’aimerais qu’il me serre dans ses bras chauds. Il est tellement fort, tellement courageux… Vraiment tout ce qu’on peut vouloir d’un homme. Dis, tu ne m’envies pas ? Je suis sûre que toutes les femmes vont me jalouser !…

Asma n’entendit pas l’arrivée de son frère Abdallah, qui s’était approché du divan aussi silencieusement qu’un serpent.

—      Qui te manque donc, Asma ? fit-il, avec son grand sourire sarcastique.

Asma soupira ; son frère avait cette manie de se moquer de tout.

—      Ne fais pas l’ignorant, Abdallah !

—      Tu papotes avec les domestiques de ça à longueur de journée, tu en informes les voisins, tu le cries sur les toits, et tu le caches à ton propre frère ?

—      Mais non ! Je n’en parle à personne… Oui, c’est vrai, j’aime notre cousin, et il me manque… Est-ce que tu as des nouvelles du fares el bahar, par Francis ? demanda-t-elle avec une avidité qu’elle ne put dissimuler ; elle savait que Abdallah était passé par Batroun la veille.

—      Aucune, absolument aucune !

—      Et comment va notre cousin Francis ?

—      Il a l’air de bien se porter, comme un père qui attend un second enfant ! Sa femme ne cesse pas d’engraisser, son ventre sera bientôt de la taille d’une jarre de vin si elle n’arrête pas de s’empiffrer !

Nour éclata de rire. Asma lui lança un mauvais regard.

—      Ne ris pas comme une sotte, Nour !

Nour chassa les dernières traces de gaité de son expression. Une femme qui se moque d’une autre femme enceinte, quelle bêtise ! pensa Asma. Bon après, il fallait convenir que Ghinwa, la femme de Francis, n’était pas la sympathie en personne. Elle avait ces manières hautaines d’Alep, insupportable vraiment. Elle était la fille d’un riche commerçant d’Alep, ami de son oncle Abou Francis. Ghinwa et Francis s’étaient mariés quelques années auparavant, et ils avaient déjà eu un garçon, Sleiman.

Abdallah s’était affalé sur le divan vert et noir qui formait un angle perpendiculaire avec le divan où Asma était allongée.

—      Frère, tu crois que notre cousin va m’épouser, dès son arrivée ?

Abdallah haussa les épaules.

—      Mais qu’est-ce que j’en sais, moi ! Si moi-même, et je ne sais pas ce que je vais faire demain !… Ni même cet après-midi au fait !… Et tu veux que je sache ce qu’une autre personne va faire dans je-ne-sais-pas-combien-de-temps ?

Puis, s’adressant à la servante, d’une voix plus énergique :

—      Nour ! Apporte-moi ma pipe ! Et de mon tabac préféré, celui de la saison d’il y a deux ans !

Nour se leva promptement, et se dirigea vers la sortie du petit salon.

—      Tu n’as pas l’air d’avoir hâte qu’il ne revienne, lui reprocha Asma.

—      Oh que si ! J’en ai par-dessus la tête de tous ces problèmes à gérer seul, de tous ces paysans qui viennent pleurnicher à chaque fois qu’une brebis se tord une patte, ou quand une poule pond deux œufs au lieu de trois !

—      Ça ne te fait pas de mal d’avoir quelques responsabilités, pour t’habituer !

—      Oh, mais c’est facile de parler en l’air, ma sœur ! Je voudrais t’y voir ! À chaque fois que je décide d’aller faire quelque chose, il y a des gens qui viennent se coller. Demander, pleurnicher, quémander, supplier… Ils ne savent faire que ça. C’est insupportable !… Toi tu es là à te prélasser pendant ce temps, à manger des nèfles. Tiens, passe-moi le bol.

Asma allongea le bras, et elle lui rapprocha le bol de nèfles à l’autre extrémité de la table basse. Il en attrapa deux, se mit à les sucer goulûment, avec leur épluchure, et il recrachait bruyamment des lambeaux de pelures et des noyaux. Elle le regarda avec une indulgence mêlée d’un peu de tristesse. On comprenait vite qu’ils avaient perdu leur mère trop tôt en le voyant manger. Abdallah était le cadet ; il avait encore moins eu l’occasion de connaître sa mère qu’Asma.

—      Abdallah, dis, il va m’épouser, n’est-ce pas ?

Abdallah était occupé à enfourner des nèfles dans sa bouche, et il ne répondit pas immédiatement. Nour était revenue avec la pipe ; elle la fourra de tabac, l’alluma et la tendit à Abdallah. Ce dernier tira une longue bouffée qu’il exhala lentement en fermant les yeux, puis il dit :

—      J’espère ! Comme ça il aura doublement de raisons de bien s’occuper du fief. Puis il m’est rudement sympathique, par rapport à notre autre cousin, qui, lui, engraisse en montant la garde devant son coffre fort, et s’ennuyant à longueur de journée ! Puis avec le phoque qu’il a à la maison, il ne doit pas avoir envie de monter à ses appartements à l’étage !… On ira chasser et cavaler dans les montagnes avec ton mari ! Et quand vous ferez des galopins ensemble, on leur enseignera le métier ! A tirer juste, à embrocher leur homme d’un coup net, à bien embrasser… La belle vie quoi !

Nour essayait d’étouffer son rire dès la naissance, mais ses gloussements la trahirent. Elle avait repris sa place et massait les pieds de sa maîtresse. Asma ne dit rien, trouvant ces images plaisantes, amusée par son frère malgré son langage un peu offensant. Puis elle se remit à parler de la question qui la taraudait jour et nuit :

—      Tu ne crois pas qu’il m’aime ? Toutes les fois qu’il venait chez nous, il était si serviable et affectueux avec père, et avec nous autres ! Ah, je me souviens de quand je voulais faire un tour à la montagne et qu’il m’a promenée sur son cheval !… Et quand j’étais triste, il me demandait toujours ce que j’avais… Avant de mourir, notre pauvre père m’a dit qu’il n’y a pas besoin d’accords écrits avec les hommes comme Khalil. Qu’il m’épouserait, ou qu’il s’occuperait de me trouver un homme convenable, digne de moi. Mais je ne veux pas d’un autre homme, moi ! Je crois qu’il compte m’épouser, mais ne voulait pas le faire avant de partir, parce que c’est un homme délicat. Il a du penser : « et s’il m’arrive malheur en mer, je ne voudrais pas laisser ma pauvre Asma veuve si tôt ». Les pirates, les Ottomans, les Grecs ! Oh mon Dieu, non ! Qu’il ne lui arrive pas malheur ! Je vous en supplie !

Abdallah ne l’écoutait visiblement plus, occupé à fumer sa pipe et somnolent, mais Asma poursuivit ses réflexions à haute voix ; cela lui faisait du bien de parler et de voir l’expression convaincue et compatissante de Nour.

—      Qui sait tout ce qu’il a vu pendant son voyage ! Il doit être encore plus brun après toute cette navigation en plein soleil ! Ah j’espère qu’il arrivera avant la fin du printemps ! Puis on se mariera en août, après la fête de la Vierge. C’est une période si agréable, quand tous les champs de blés sont coupés, on cueille les olives et le raisin, on mange tant de bonnes choses, et tout le monde est si joyeux, avec les veillées autour des feux de bois !… Oui, je devrais réfléchir à mon trousseau… Et il faudra qu’on fasse venir un peintre, pour faire nos portraits ! C’est comme cela que ça se fait, dans les nations civilisées.

Abdallah refit surface, soudainement, quand Asma pensait qu’il allait s’assoupir.

—      Nour ! Viens donc me masser les pieds, à moi aussi !

Nour rougit, hésitante, sans bouger.

—      Dois-je te demander d’obéir à ton Cheikh ? la réprimanda Asma. Nour se leva lentement.

—      J’entends les histoires qu’on raconte à ton sujet au village, dit Abdallah d’un air entendu.

—      Qu’est-ce qu’on dit de moi ? demanda Nour, rougissant encore plus ; ses joues ressemblaient à ces radis rouges de novembre.

—      Tu ne sais donc pas ? dit-il, feignant l’étonnement. Eh bien, on dit que tu rendras fou ton mari le premier soir, avec tes caresses ! Et mes pieds ont envie de savoir si tous ces idiots qui n’y connaissent rien à l’amour disent vrai !

Nour baissa la tête, sans s’approcher davantage. À ce moment-là, une autre domestique pointa son visage dans l’encadrure de la porte du petit salon, et elle appela le Cheikh. Il y avait des visiteurs pour lui. Abdallah tempêta contre le sans-gêne de ses sujets, qui l’importunaient à toute heure de la journée, et il se leva de mauvaise grâce. Quand il sortit, Nour tira un soupir de soulagement, et elle se rassit à sa place favorite, à côté de la Cheikha.

—      Ça va lui faire du bien d’avoir quelques responsabilités ! Mon pauvre père l’a tellement gâté… J’espère qu’il prendra exemple sur notre cousin Khalil, pour devenir un vrai homme… Nour, demande qu’on nous prépare du café.

Nour s’en alla vers la cuisine, et elle revint prestement avec un petit plateau de bois circulaire, et deux jolies tasses remplies à ras bord, avec une épaisse couche de mousse, et une assiette avec quelques loukoums bien sucrés. Asma aimait son café fort, avec une bonne dose de cardamone, et un peu d’eau de rose. Elle le buvait amer, mais Nour rajouta du sucre de canne dans le sien.

Quand Asma finit de siroter sa tasse, elle la tendit à Nour ; celle-ci observa attentivement le fond épais et grumeleux de café qui y restait, agitant la tasse entre ses doigts. Les paysannes de la montagne savaient souvent lire le futur au fond des tasses de café. Nour faisait toujours preuve de beaucoup de clairvoyance dans cet art.

—      Alors ? demanda Asma avec anxiété, alors ?

—      Alors… je vois… une voile – un bateau – et… un enfant, une petite fille… et quelque chose d’autre encore… comme une grande croix ?

—      Dieu soit loué ! Oh, Nour, viens que je t’embrasse ! Ça veut dire que je vais avoir une fille bientôt ! Et que notre union est déjà bénie du ciel !

Elle étreignit sa servante avec chaleur. Puis elle lui dit joyeusement :

—      Mais j’oublie, toi aussi tu dois attendre le fares el bahar avec impatience ! Ce Boutros, c’est un brave homme ! Puis il est si dévoué à Khalil ! C’en est touchant ! Oui, tu en as de la chance d’avoir été promise à un tel homme !

Nour rougit jusqu’à la racine des cheveux. Elle était encore plus jolie quand elle rougissait.

—      Mais arrête donc de te contorsionner à chaque fois que l’on mentionne un homme ! Tu vas bientôt te marier, en septembre, ou en octobre, ce serait l’idéal, et être mère toi aussi ! Je te ferai un beau cadeau, tu verras ! Puis tu continueras à me servir, et ton mari servira mon mari… Que rêver de mieux ?

*****

Chapitre 3

La traversée

 

—      Que Dieu ait son âme, dit le Capitaine.

—      Que Dieu ait son âme, répétèrent les marins en chœur.

La tourmente avait effroyablement sévi pendant trois jours ; trois jours d’estomacs creusés et trois nuits d’insomnies. Les nuages s’étaient finalement dissipés et le vent était tombé. La surface de la mer n’était ridée que par une légère brise, juste assez forte pour pouvoir voguer confortablement. Des troncs, des bouts de bois et d’autres végétaux charriés par des fleuves grossis par la tempête flottaient sur l’eau, qui s’était teintée d’une multitude de couleurs ; il y avait de grandes étendues turquoise, virant au vert à certains endroits, et l’on reconnaissait les embouchures de fleuves aux colorations brunes qui teintaient la mer.

Durant ces trois jours, longs comme trois siècles, les hommes à bord du fares el bahar n’avaient vécu qu’à l’instant présent, sans jamais être sûrs de continuer à exister l’instant d’après. La plupart étaient plus morts que vifs à vrai dire ; le pont et la cale étaient un spectacle absolument désolant à voir, couverts de malades jetés pêle-mêle les uns sur les autres. Torturés par les affres du roulis, les malades n’avaient plus assez de force que pour souhaiter la paix qui vient avec le trépas. Les rares marins encore valides s’affairaient sans relâche pour tenter de maîtriser la course folle du navire, qui se débattait furieusement au milieu des flots.

Pendant la nuit précédente, alors que la tempête s’apaisait progressivement, le matelot placé en vigie au haut du mât était tombé à l’eau, probablement surpris par le sommeil, après la lutte éreintante qu’ils avaient endurée. Le malheureux avait crié à fendre l’âme. Pendant un moment, il avait surnagé, agitant les bras avec désespoir. Un des marins, alerté par son cri, lui avait jeté une bouée de liège. Mais le navire s’était déjà trop éloigné. L’homme savait à peine nager, et il ne semblait pas en mesure d’atteindre le morceau de bois flottant. La mer était toujours assez capricieuse, et mettre la chaloupe à l’eau aurait été hors de question. Le temps de changer de cap et de revenir en arrière, le marin avait disparu. Alourdi par toute l’eau salée qu’il avait avalée, il reposait dans les bas-fonds de la mer, ces landes sombres et secrètes que personne ne connaît, mais que les navigateurs aperçoivent souvent dans leurs rêves.

Avant de déjeuner, les marins avaient prié ensemble pour le pauvre noyé. Ces choses qui arrivaient assez fréquemment en mer, et ils ne s’en étaient pas excessivement émus. C’étaient les jeunes qui paraissaient les plus consternés. Elias, le marin tombé à la mer, n’avait que vingt ans et c’était un bon vivant ; de surcroit, il chantait bien et juste (chose rare), et il avait souvent égayé les longues soirées passées sur le navire.

Khalil était assez attristé par cet incident. Il se sentait vaguement responsable ; après tout, c’était lui qui avait voulu absolument partir. Il se promit de s’assurer que la famille du jeune homme (qui venait de Berbara, un petit village côtier au sud de Batroun) ne manquât de rien. Il pensa également à la pauvre fiancée qu’Elias avait mentionnée lorsqu’il avait osé contester ses ordres le matin du départ. Avait-il eu un pressentiment du malheur qui l’aurait touché ? C’était étrange et troublant de penser que certains hommes reçoivent des signaux du Ciel un peu avant leur mort. Reporter le départ du navire y aurait-il changé quelque chose ? Khalil se demanda s’il aurait accepté de patienter quelques jours supplémentaires à Naples s’il avait su qu’un des marins allait perdre la vie. Il avait la tentation de se dire que oui, il aurait attendu ; mais il n’était que trop conscient de sa nature impatiente et impulsive qui l’amenait souvent à prendre des décisions qu’il regrettait ensuite, et étant quelqu’un d’optimiste, il avait toujours du mal à imaginer qu’un accident pût arriver. Il ne croyait vraiment au malheur que quand il était trop tard pour y remédier.

Youssef était quelqu’un de maladivement sensible, et la disparition d’Elias l’avait fortement ému. Pendant toute la matinée, il n’avait fait que réciter des prières, accompagnées de signes de croix intempestifs. Il avait ensuite improvisé une ode en souvenir du défunt, qu’il avait dite de sa voix vibrante, une voix qui avait le pouvoir d’amener la pluie en plein désert, emplissant de larmes les yeux les plus insensibles.

D’après le capitaine, ils étaient maintenant quelque part entre la Sardaigne et la Sicile, et le plus aisé était de faire route vers le sud et de contourner la Sicile, profitant ainsi des courants favorables. Les réparations des dommages que la tempête avait causés à bord allaient bon train.

—      C’est un véritable miracle si le vaisseau n’a pas été jeté sur une côte, disait le capitaine ; un seul marin noyé après une telle tempête, c’est triste, mais c’est un moindre mal. Ça aurait pu être bien, bien pire…

Alors que le soleil était au zénith, l’équipage entama son premier vrai repas depuis le départ de Naples. Tannous avait préparé du blé avec de la viande hachée à l’oignon, accompagné d’un bouillon fait avec le jus de cuisson de la viande; il y avait des légumes et fruits à profusion (il fallait les manger avant qu’ils ne pourrissent), notamment des concombres, des poires et des oranges. On ouvrit un baril de vin d’Italie pour remonter le moral des hommes.

Khalil mâchait avec plaisir les aliments chauds qui fondaient dans son corps affamé ; il sentait tous ses membres se relâcher progressivement, après la tension accumulée au cours des jours précédents. Il observait tour à tour ses hommes et le ciel qui était d’un bleu profond. Quel plaisir c’était que de revoir le soleil briller, de ressentir sa vivifiante chaleur ! Après bien des journées mornes et lugubres, balayées par des vents glacés à faire frissonner l’âme, tous les éléments reluisaient de couleurs, et ces couleurs semblaient à l’œil et à l’esprit plus vives qu’à l’accoutumée. Les marins avaient fait ressortir les tapis et les nattes de jonc qu’ils avaient étalés sur le pont, et un air estival y flottait ; ils étaient assis, en tailleur, occupés à dévorer le contenu de leurs écuelles en bois, visiblement soulagés d’avoir traversé la tourmente sains et saufs, malgré la présence diabolique d’une femme à bord. Heureusement, personne n’avait osé rediscuter de ce sujet, et il n’y avait eu aucune allusion sur un lien éventuel entre la noyade du jeune marin et la passagère inopinée.

La jeune dame était toujours malade ; fiévreuse, elle avait le visage jaune et moite. Elle reposait sur son lit douillet au creux de la chaloupe, protégée du soleil comme elle avait été protégée du vent, par le vieux morceau de voile usée. Khalil avait tenu à ce que Boulos lui serve un bol de bouillon, mais elle y avait à peine trempé les lèvres, et sa tête était vite retombée sur le matelas.

La visibilité s’améliorait, et l’on distinguait au loin les montagnes bleutées de la Sicile. D’ici quelques jours, si tout se passait bien, le fares el bahar aurait contourné cette ile et fait halte au port de Gallipoli.

Cette nuit-là, Khalil eut un grand mal à s’endormir, malgré sa fatigue. Son esprit tournait et retournait l’idée de la mort d’Elias, soupesant toutes ses implications.

Le marin ferme ses yeux, une seconde de trop, fatale, et il tombe dans l’eau froide et sombre. Cette image l’obsédait. Khalil avait beau essayer de la chasser de son esprit avec d’autres images, il n’y parvenait pas. Il se demandait si c’était un avertissement du ciel, si c’était un présage funeste à l’encontre de tous ses projets. Quel dommage que c’était que de mourir si jeune (il repensa à son propre frère, Samir, qu’il avait à peine connu). Il revit l’expression provocatrice mais naïve qu’Elias avait eue, lors de l’altercation avec l’équipage. Khalil se rendait que, certes, il voulait que ses hommes obéissent au quart de tour à ses ordres, cependant, il avait de plus en plus de respect pour ceux qui avaient le courage d’exprimer leur désaccord de manière sensible et intelligente. Toute la vie d’Elias – comme il l’imaginait – défila sous ses yeux. Un petit garçon brun, nourri, grandi et choyé par une mère aimante ; apprenant à pêcher et à ramer dès son plus jeune âge en compagnie de son père ; s’habituant à la monotonie des journées passées en mer, développant sa force physique, et apprenant à aimer et désirer la caresse du vent sur le visage. Et puis, son premier vrai voyage, sur le fares el bahar, avec l’espoir de gagner un peu d’argent pour se marier avec sa promise, de s’aimer enfin et de fonder une famille. Tout cela s’était envolé avec sa chute par-dessus bord. Tous les efforts de sa famille réduits à néant. Dieu, comment sa famille réagirait en apprenant la nouvelle ! Mais pourquoi donc le destin avait-il laissé faire cela ? Khalil peinait à comprendre certaines logiques de la vie.

Il s’assoupit alors que la lune déclinait déjà, prête à laisser la place aux premières lueurs du jour. Son sommeil fut agité…

Il se leva ankylosé, avec une forte migraine, tourmenté par des pensées confuses et chaotiques. Il avait rêvé de quelque chose de véritablement lugubre, horrible même, mais il ne parvenait plus à s’en souvenir. Il passa toute la journée avec un poids sur le cœur et un goût amer en bouche. Enfin, il essaya de s’en faire une raison, se disant que c’était la fatalité, que c’était la volonté de Dieu et que lui n’y pouvait rien, qu’il ignorait les desseins du ciel ; et puis, chacun devait bien mourir un jour. Toutefois, sans en être pleinement conscient, il se promit d’être plus prudent à l’avenir, et de racheter sa faute, certes involontaire, d’une façon ou d’une autre.

Le lendemain, le navire mouilla devant le port de Palerme pour refaire des réserves en eau douce ; on en profita pour acheter des fruits aux petites chaloupes qui venaient à l’encontre du bateau.

En forme de bosses de chameaux, des montagnes très vertes s’avançaient dans la mer de part et d’autre de la ville, située au fond d’un golfe, et s’étalant sur la plaine au pied d’un escarpement. Les fortifications l’encerclant et les minarets de sa cathédrale se détachaient de la masse indistincte des habitations ocre. Gagné par la curiosité de voir une ville qu’il ne connaissait pas, et désireux de se changer les idées, Khalil accorda une pause d’une demi-journée à l’équipage, et il mit pied à terre pour visiter Palerme en compagnie de Youssef (qui reprit des couleurs dès qu’il entendit parler de ce projet). C’était une ville merveilleuse, enchanteresse. La capitale de la Sicile. D’après les mots de Youssef, elle était « le produit d’un mélange d’art mauresque, d’art viking et d’art chrétien, » et un temps en arrière, c’étaient les musulmans qui avaient gouverné cette cité. Ses souks étaient denses et pleins d’animation ; une foule bigarrée s’y affairait, chaque ruelle était parfumée par de nouvelles senteurs, et une certaine anarchie régnait dans cette ville. Elle ressemblait à Naples, mais elle avait aussi un air de cousinage avec les grandes villes de la côté du Levant que Khalil connaissait.

Le port était très animé, et on y voyait des marchands et des marins d’une variété de nations, qu’on reconnaissait aux différents accoutrements qu’ils portaient, ainsi qu’à la couleur de leur peau. Les ports, en Europe comme au Levant, étaient généralement les endroits où l’on apercevait le plus grand nombre d’étrangers. Pour celui qui aime le voyage, et qui s’intéresse aux différentes nations peuplant le monde, le port était un lieu fascinant où passer des heures sans ennui.

Khalil et Youssef s’installèrent sur la terrasse d’un bistrot sur le quai, et ils commandèrent un café ; c’était fort rare de trouver du café dans les nations chrétiennes, et il n’avait pas du tout le même goût que celui qu’on buvait dans leur nation. Les deux hommes discutèrent un peu de la traversée qui les attendait, ainsi que de leurs impressions sur la cité. Ils avaient eu un grand plaisir à reposer les pieds sur la terre ferme après la tempête qu’ils avaient endurée. Alors que le soleil commençait à baisser, ils réembarquèrent à regret, surtout Youssef qui poussa un long soupir de martyr.

Assis à l’avant de la petite barque sur laquelle ils étaient montés, ils firent un brin de conversation avec le pêcheur qui les conduisait. La mer avait emporté une partie de la digue du port, et nombre d’embarcations avaient été détruites. Le pêcheur fit les yeux ronds quand il apprit qu’ils avaient quitté Naples au milieu de la tourmente. « C’est de la folie, de la folie ! » s’exclama-t-il. Il leur demanda de quelle nation ils venaient, et ils lui firent un petit cours de géographie sur l’Empire Ottoman et sur le Levant. Le pêcheur fut fort surpris de découvrir que des chrétiens y vivaient ; il les bénit à maintes reprises, et insista pour leur offrir un gros poisson qu’il avait pêché « le matin même ».

Les deux hommes grimpèrent enfin sur le fares el bahar ; on hissa les voiles, leva l’ancre et poursuivit la route vers le sud-est.

Pendant les jours qui suivirent, le navire vogua vers l’est, favorisé par de bons vents. On fit halte à Malte et à Gallipoli, tout en se dirigeant vers les îles de la Grèce.

Les journées à bord se ressemblaient, et elles étaient rythmées par les courses du soleil et de la lune sous la voûte céleste. A l’aube, tout le monde se réveillait avec le chant du coq et l’appel à la prière nasillard des marins musulmans. Ensuite, la journée se déroulait, lentement ou rapidement, selon la force et la direction du vent, et l’humeur de l’équipage. On mangeait légèrement à midi, quelques biscuits de mer, un morceau de viande séchée, un œuf et un fruit selon l’état des réserves de vivres, accompagnés d’une tasse de café bouillant.

Le printemps s’installait, et il faisait de plus en plus chaud à bord, surtout au soleil. Quand on n’avait rien à faire, on fuyait la chaleur en s’asseyant à l’ombre des voiles ; mais il fallait tourner autour des mâts avec le passage des heures, à la recherche de l’ombre fuyante.

Lorsque les marins ne s’occupaient pas de manœuvrer le navire, ils somnolaient, priaient, fumaient ou essayaient de pêcher du poisson si les conditions de la mer s’y prêtaient. Certains jouaient aussi au tric trac ou aux dames, et l’on entendait le roulement monotone des dés et le bruit des pièces qui s’entrechoquaient.

Khalil parcourait ses notes et ses dessins ; il tentait d’établir un plan précis de ce qu’il aurait à faire dès son retour à Batroun. Il jouait également aux échecs avec Youssef, ou avec le capitaine, quand ce dernier ne tenait pas la barre. Ils passaient de longues heures à fumer, penchés sur le plateau de jeu. En fin de compte, Khalil était trop impatient, et il se laissait souvent battre à l’usure par le capitaine, qui jouait avec beaucoup de calme et de flegme, comme s’il avait toute la vie devant lui. Quant à Youssef, il n’aimait pas perdre ; pour cela, il avançait ses pions de façon prudente et timorée, voulant absolument éviter de commettre des erreurs irréparables ; s’il avait pu ne pas bouger ses pièces, il l’aurait fait, tellement il abhorrait le risque ! Au contraire, Khalil s’amusait à tenter des déplacements audacieux et improbables, qui souvent décontenançaient Youssef, et lui conféraient la victoire.

Youssef se décourageait généralement après une défaite ou deux, et il s’en retournait aux livres qu’ils avaient à bord (des livres acquis par Khalil en terre européenne), ou il somnolait dans un hamac. La grosse tempête qu’ils avaient eu à affronter semblait lui avoir renforcé l’estomac, et il se plaignait beaucoup moins du mal de mer.

Parfois, Khalil venait le voir, et ils discutaient de leurs lectures. Khalil avait été ébloui par un des livres de Machiavel, Le Prince, acheté au port de Livorno. Beaucoup des idées que Machiavel traitait en profondeur existaient déjà à l’état de graines ou de petites plantes dans l’esprit de Khalil. Il se sentait intimement compris, et cette lecture ajoutait de nouveaux minéraux dans le jardin de son esprit, permettant aux graines d’y germer, et aux petites plantes de se muer en arbustes.

—      Youssef, écoute moi donc, disait-il : le mépris et la haine sont sans doute les écueils dont il importe le plus aux princes de se préserver. N’est-ce pas admirablement dit ? Et celle-ci alors ! Un acte de justice et de douceur a souvent plus de pouvoir sur le cœur des hommes que la violence et la barbarie. C’est toujours ce que j’ai pensé ! Il faut vraiment que nos cheikhs et nos princes lisent ce livre !

Khalil s’enthousiasmait, et il lisait à voix haute les quelques pages suivant les phrases qui le marquaient le plus. Il transcrivait également les réflexions entraînées par ses lectures dans son carnet.

Youssef s’était plongé dans un gros volume relatant l’histoire des croisades. Il en résumait les points principaux à Khalil, qui n’aurait jamais eu la patience de lire une si grosse masse de pages jaunies, rongées par les mites, couvertes d’une bouillie de caractères tracés à la main, rendus presque indéchiffrables par l’action du temps. À Rome, on leur avait dit que plus personne ne s’intéressait aux croisades, et que ces livres n’étaient plus réédités. Au contraire, venant du Levant, c’était un sujet qui les passionnait et sur lequel ils n’avaient que très peu d’information.

Ils avaient acheté des caisses et des caisses de livres, notamment à Rome où un vieux libraire fermait boutique à cause des ennuis qu’il avait eus avec la sainte police de l’état du Vatican, l’Inquisition ; simple nom devant lequel beaucoup d’habitants de la Chrétienté tremblaient, d’après ce qu’on leur avait raconté.

—      Ah, mais on ne m’y reprendra plus à vendre des livres ! marmottait le libraire romain. Les sbires, ils sont venus farfouiller parmi mes rayons, et ils m’ont confisqué des volumes qu’ils ont brûlés, et ils m’ont menacé du pire s’ils m’y reprenaient ! Comme si les livres possédaient des pouvoirs magiques ! Pauvres fous ! Si c’était le cas, je n’aurais pas été là, à pourrir dans une ruelle poussiéreuse et puante de cette saleté de quartier, à détruire le peu que mes pauvres yeux arrivent encore à voir ! J’aurai été confortablement installé dans un divan du Castel Sant’Angelo avec une petite cour, et des sirops, sans oublier les belles femmes, naturellement !… Ah, mais emportez autant de livres que vous le voulez ! Je ferme boutique, je vous fais des prix d’amis. Allez, allez ! Prenez celui-ci, des poèmes de Tasso, splendides, et celui-là alors !… Dans tous les cas, vous repartez et l’Inquisition ne vous causera aucun ennui ! Alors, prenez, prenez, et lisez tout votre soûl, mes enfants ! Ah mais je vais me lancer dans le commerce du tissu, moi ! Au diable les livres, au diable les sbires du Vatican !

La diatribe du vieux libraire était intarissable, et à dire vrai, il possédait plus de livres qu’ils n’en avaient jamais vus, que ce soit au Levant ou dans les autres villes européennes qu’ils avaient visitées.

Les étagères contenaient des amoncellements désordonnés de livres poussiéreux, et c’en était difficile de lire les titres. On n’arrivait même pas à distinguer les murs qui étaient couverts d’épais volumes, du sol jusqu’au plafond, et chaque livre reposait en équilibre sur un autre livre ; il y avait aussi plusieurs épaisseurs de livres sur les étagères. L’air de la vielle librairie était imprégné du parfum du vieux papier, subtil mélange de sucre caramélisé, d’histoires dormantes et de mystères. Khalil avait eu la vague impression que les clés qui permettraient de comprendre tous les mystères de l’humanité se cachaient quelque part dans cette libraire. Le discours du vieux bonhomme n’y était pas étranger, puisqu’il contribuait à épaissir le mystère en parlant de livres dangereux et interdits. Que pouvaient contenir de tels livres ? Khalil brûlait de curiosité, mais en même temps il craignait ces livres prohibés par l’église, et une petite voix dans son esprit lui susurrait de ne pas aller contre ses principes et sa religion. Mais quel mal pouvait-il y avoir ? Finalement, la curiosité l’avait emporté, et il avait accepté d’emporter tous les livres scabreux conseillés par le libraire, qui cherchait visiblement à s’en débarrasser avant que l’Inquisition n’y effectuât un nouveau passage.

Il y avait des manuscrits, en latin surtout, et certains étaient en très mauvais états, ainsi que des livres imprimés en latin et en italien. Un peu par hasard, obéissant à leur flair, Khalil et Youssef avaient amoncelé plusieurs tas de livres, en plus de ceux conseillés par le libraire, qu’ils avaient transportés dans des caisses, en calèche, jusqu’au port de Civitavecchia où le fares el bahar les attendaient.

Ainsi, ils avaient une grande quantité de livres à bord ; visiblement plus qu’ils n’auraient pu en lire avant que leurs barbes ne commençassent à grisonner. Khalil les avait soigneusement abrités de l’humidité, ainsi que des rats qui commençaient à grouiller dans la cale à cause des provisions avariées par l’eau qui s’y était infiltrée pendant la tempête. Et à chaque fois qu’il s’ennuyait, Khalil ouvrait une des caisses et il y farfouillait, soupesant les volumes, et attendant d’être frappé par un titre en particulier. Il avait souvent de bonnes surprises, mais il y en avait d’autres qui étaient complètement insipides (à se demander pourquoi l’auteur s’était fatigué à raconter la vie de tous les jours dans un monastère), ou complètement obscurs, tel un traité mélangeant médecine, astrologie et météorologie, amas de connaissances complexes étalées sur le papier. En arrivant à Batroun, ces livres iraient emplir la grande bibliothèque que Khalil prévoyait de construire dans une des bâtisses du château de Smar Jbeil.

L’activité physique était ce qui manquait le plus à Khalil. Souvent, il avait un désir sauvage d’enfourcher son cheval, de sauter par-dessus bord, et de galoper par les douces collines de la mer – l’imaginant, l’espace d’un instant, comme un désert de sable d’un bleu transparent (de la couleur des vases que les verriers soufflaient dans son pays). Il serait sûrement arrivé plus rapidement que le fares el bahar. Certes, il aimait les aventures et les explorations qu’être sur un bateau impliquait, mais les longues journées monotones sans que rien ne se passât le lassaient. C’était comme être dans une prison à ciel ouvert, avec les barreaux les plus inébranlables qui ne puissent jamais être créés, encerclé par les immensités d’eau et d’air. Khalil attendait avec ardeur les péripéties, les imprévus, les ports, et les bonnes et mauvaises rencontres que l’on pouvait faire en mer. Il essayait toutefois de se raisonner ; le moins ils papillonnaient en route, le plus vite ils arriveraient, et le mieux ce serait pour sa famille et son fief.

Dès l’après-midi, Tannous s’affairait aux fourneaux, parfois avec l’aide de Boulos (si ce dernier n’avait rien d’autre à faire), et il mijotait un diner consistant pour tenir l’estomac des marins jusqu’au lendemain. Le diner était servi à la tombée de la nuit, juste après la prière du soir des marins musulmans (ils priaient agenouillés sur des tapis, en baissant la tête jusqu’au sol). Quant aux marins chrétiens, ils disaient une prière pour remercier le seigneur juste avant de commencer le repas. Lorsque la pêche avait été bonne, on mangeait du poisson frais grillé, assaisonné d’huile d’olive, de citron, de gros sel, et de thym et de romarin. Plus souvent, Tannous puisait le diner dans les réserves. Malheureusement, une partie des barils contenant la viande séchée et les biscuits de mer avait été atteinte par l’eau qui s’était infiltrée dans la cale pendant la tempête, et il fallait manger ceux-là en premier lieu, avant qu’ils ne soient complètement gâtés, et que les vers n’y pullulent. On complétait alors le repas avec du blé, du riz, des fèves, des pois chiches ou des lentilles. Enfin, on finissait par une cuiller de mélasse, des fruits secs (raisins, figues, dates) ou de la confiture d’abricot, de coing, ou de figue.

Après le diner, les hommes fumaient leurs longues pipes, et ils se laissaient envahir par la fraicheur et la quiétude de la nuit. Un marin à la barbe grisonnante, Adib, excellait dans l’art de jouer le oud. Il s’installait contre le bastingage, l’air grave, la tête penchée, et se doigts rêches et agiles caressaient les cordes tendues de son instrument de bois finement travaillé et décoré d’arabesques, en forme de poire tranchée en deux, agrémentant les soirées des notes mélancoliques de ses ballades. On faisait circuler une carafe de vin et une cruche d’eau fraîche, et la nuit s’emplissait de chants, accompagnés des percussions de la derbake et du battement de mains rythmé des marins.

Un autre marin savait jouer le ney, flûte aux longues notes plaintives, que Khalil trouvait particulièrement déprimant. Heureusement, il n’en jouait pas très fréquemment.

Quelquefois, Youssef était d’humeur à conter une des longues histoires qu’il connaissait, ou bien il récitait un long poème épique ; tout l’équipage était alors suspendu à ses lèvres. Il savait y mettre une ambiance particulière, mystique, baissant la voix quand il parlait de la douceur et de la suavité de l’amour, et s’exclamant quand il vantait des combats épiques et des actes héroïques. Il possédait un vaste répertoire d’histoires, et il surprenait toujours les marins en leur en contant de nouvelles variantes. Et pourtant, les navires étaient généralement un puits sans fond d’histoires. Le visage desséché par le soleil, les marins étaient coincés entre le ciel et la mer, ces deux étendues sans limites; dire et répéter les histoires qu’ils connaissaient leur permettait, le temps de quelques heures, d’adoucir leur vie en l’emplissant de nouvelles couleurs et senteurs, de briser la monotonie du clapotis des vagues contre la coque et celle du vent agitant perpétuellement les voiles.

Ces veillées au grand large sous les étoiles reflétaient particulièrement bien le pouvoir magique des mots.

Le navire, bijou de la civilisation, masse de bois, de chanvre et de toiles, met des mois de fastidieuse lutte contre des éléments peu compatissants pour aller d’un monde à l’autre, alors que les mots, tournoyant, vous soulèvent, l’espace d’un instant ; ils vous portent, et vous conduisent à travers le monde et le temps, plus vite qu’un aigle ou qu’un pigeon voyageur ne pourraient jamais rêver de le faire. Le navire ne déplace le corps que dans un monde entièrement solide et matériel, alors que l’esprit vogue sur les mots ailés, comblé d’images et de sentiments. Haine, colère, peur, excitation, amour, pitié. Sueurs, chair de poule, battements de cœur, pleurs. Les mots font pleuvoir les émotions, même dans les cœurs endurcis par la mer et le vent.

Les histoires de Youssef tournaient souvent autour de Antar, ce légendaire héros, poète à ses heures perdues, ayant vécu avant la venue du prophète Muhammad et l’islamisation du Levant. Sa bien-aimée Abla, brune, sauvage et envoûtante avec son parfum de jasmin, occupait aussi un rôle de premier plan. Tous les marins se mettaient à rêver de leur Abla, et leurs yeux s’éclairaient de mélancolie ou d’espoir.

Le soir était un précieux moment de réflexion pour Khalil. Il n’écoutait que distraitement la musique et les histoires, les considérant plus comme des bruits de fond l’aidant à se concentrer, et il trouvait une grande joie à établir de nouveaux liens entre ses idées. Tel le bourdonnement continu mais discret d’une abeille autour d’un oranger, son intelligence était toujours à l’œuvre, le jour comme la nuit, sans même en être pleinement conscient. Son esprit butinait dans le puits de ses connaissances et de ses expériences ; il mélangeait les essences de ses pensées, nouvelles et anciennes, comme s’il transportait le pollen d’une fleur à une autre, et tout à coup, quelque chose de nouveau et de brillant avait été créé, sans qu’il ne comprenne exactement comment ni pourquoi. Alors cette nouvelle pensée foudroyait et éblouissait Khalil. Il se demandait pourquoi personne n’y avait prêté attention auparavant. Il la transcrivait précieusement dans un petit carnet, comme s’il s’agissait d’une pépite d’or à chérir. Ou plutôt d’une graine à protéger jusqu’à ce qu’elle ne germât, qu’elle ne grandît et ne devînt arbre, disséminant d’autres graines à son tour. Semblable à l’araignée qui tisse sa toile avec une infinie patience, Khalil complétait progressivement sa compréhension du monde en traçant des lignes invisibles entre ses idées premières. À cet effet, ce qu’il avait découvert dans le monde chrétien était une fontaine d’inspiration, sans cesse alimentée par ses lectures et ses discussions avec Youssef, avec lequel il aimait à partager ses raisonnements.

Lentement, l’animation de l’équipage retombait ; la musique et les histoires rougeoyaient et se mourraient, à court d’énergie créatrice.

Le reste de la nuit coulait doucement, comme l’eau cristalline d’un petit ruisseau chantant. Ces soirées de printemps étaient souvent constellées d’étoiles qui, de concert avec la lune, jetaient leurs lueurs argentées sur la mer et sur le bateau, laissant une traînée laiteuse à la surface de l’eau mouvante.

Quand le ciel s’emplissait de nuages, on ne voyait presque plus rien, et l’horizon de l’équipage s’arrêtait à la masse d’eau emprisonnant la coque. Le bateau semblait alors évoluer dans un monde parallèle où la noirceur régnait. Il n’y avait plus de ciel ni de terre. On avait peine à imaginer qu’il y eût une autre réalité que ce morceau de bois flottant sur ce liquide sombre, et ses pâles voiles se découpant dans l’obscurité.

Petit à petit, le ronflement des marins couvraient le sifflement de la brise dans les voiles et sur le drapeau, et le clapotis de l’eau sur la coque. Il ne restait guère que quelques hommes qui veillaient, le destin du navire et de toutes ces vies entre leurs mains. Les animaux leur tenaient parfois compagnie, selon le temps qu’il faisait, ponctuant la nuit de leurs cris, et de quelques cocoricos prématurés.

Quelquefois, Khalil était tellement absorbé par ses réflexions qu’il restait éveillé jusqu’aux premières lueurs du jour. Mais en général, il jouissait d’un sommeil profond qui le remettait sur pied avec l’énergie d’un cheval le lendemain matin. Alors commençait une autre journée similaire à toutes les autres journées passées à bord.

Un matin, après une semaine de traversée environ, la jeune femme se réveilla finalement. Elle allait visiblement mieux et elle accepta de manger. On lui servit des biscuits de mer, de la confiture et des fruits secs qu’elle dévora avec appétit sur le pont. Elle gonflait sa poitrine du souffle tiède de la mer, contemplant l’étendue azurée avec un plaisir évident. Le ciel était d’un bleu profond, et le soleil brillait déjà avec une ardeur toute printanière. Khalil l’observait silencieusement, sans lui adresser la parole. La maigreur de son visage et de ses bras l’impressionnait. Ses cheveux, qui apparaissaient sous un fichu qu’elle portait semblaient crasseux, après les longues journées passées alitée. Il arriva à distinguer la couleur de ses grands yeux, qui étaient d’un vert profond. Quand elle eut fini, elle lui demanda timidement si elle pouvait se laver. Boutros lui apporta le nécessaire : un baril rempli d’eau de mer (l’eau douce était expressément réservée pour boire et cuisiner), une grosse éponge de Batroun et un savon de Tripoli, beige et carré.

Elle procéda à ses ablutions dans la partie du pont réservée à cet effet. Quand elle reparut, son visage était nettement plus vif ; l’expression souffreteuse de la maladie en avait complètement disparu. Ses cheveux clairs, qu’elle avait laissés à l’air libre, étaient longs et soyeux ; ils avaient été lavés et peignés. Elle portait une longue tunique mauve qu’on lui avait donnée. Elle s’installa à l’ombre des voiles, sur un des tapis, et elle se plongea dans la contemplation et la réflexion. Accoudé sur le bastingage, Khalil l’observa de biais quelques temps. Il remarqua que diverses expressions, toutes sérieuses, se succédaient sur son visage saillant. Elle semblait tour à tour pensive et mélancolique. Il se demanda à quoi elle pensait. Sa curiosité était très forte, mais il se fit violence pour ne pas lui parler et la laisser se rétablir tranquillement.

Khalil procéda à ses propres ablutions matinales, et ensuite il appela Boutros pour lui raser le crâne – ses cheveux commençaient à repousser, le grattant sous le turban – et lui tailler la barbe. Boutros s’acquitta de sa tâche, le scalpel à la main, avec son habileté habituelle, et Khalil, lui faisant pleinement confiance, laissa ses pensées divaguer sur les flots.

L’avant-veille, le fares el bahar était reparti de Gallipoli, après y avoir passé une nuit. La ville était entièrement construite sur une île rocheuse reliée à la terre ferme par un pont en bois. On leur avait expliqué que les bourgeois de la ville prévoyaient de financer la construction d’un pont en pierre à la place, parce que chaque deux ou trois hivers, le pont en bois était emporté par une grosse tempête ; on espérait éviter cela avec de la pierre. Les bâtiments, blanchis à la chaux, aux fenêtres étroites, étaient construits les uns près des autres, faute d’espace, et pour faciliter la défense. Cette petite cité était bien fortifiée, entourée de murs, dominée par un puissant château du côté de la terre ferme, défendant l’île d’une éventuelle attaque de ce côté-là. Il y avait toute une flotte de navires de pêche, l’une des occupations principales du lieu. Les pêcheurs vendaient leur poisson à grands cris dans des étals le long de la rue principale.

La ville ne présentait que peu d’intérêt en elle-même, et elle ressemblait vaguement à Batroun. Khalil était descendu, en compagnie de Youssef, visiter des pressoirs d’huile de lampe. C’étaient des espèces de galeries creusées sous la ville dans le rocher frais et humide. On y accédait par des escaliers dans les maisons des marchands qui s’occupaient de ce commerce. À cette saison, il n’y avait aucune d’activité ; on attendait la récolte des olives à partir de la fin de l’été. Khalil s’était reproché de ne pas avoir pensé à ce détail dans son empressement à vouloir découvrir Gallipoli. Heureusement, un petit homme gras, bourgeois versé dans ce commerce, leur avait fièrement montré les équipements, leur expliquant comment ouvriers et bêtes s’affairaient pendant quelques mois de l’année pour soulever et faire pivoter les meules et les autres mécanismes complexes de pierre et de bois, dans l’obscurité de ces souterrains humides. On moulait la pâte d’olive dans de grands bassins en pierre, et on recueillait le précieux liquide, épais et verdâtre, dans de petits conduits, qui convoyaient l’huile jusqu’à de grandes jarres placées exprès dans des trous, ou carrément à de véritables puits d’huile creusés dans le roc. Cela ressemblait un peu aux pressoirs d’huile d’olive qui existaient au Liban. Khalil avait demandé à leur interlocuteur pourquoi les pressoirs d’huile de lampe étaient sous terre.

—      C’est pour conserver l’huile à la bonne température, sinon elle se gâterait, avait expliqué le bourgeois. La qualité de notre huile est connue dans le monde entier ! Déjà mon arrière-grand-père en produisait ! Je vous ai fait l’honneur de vous montrer notre pressoir, parce que vous venez d’une nation lointaine, et que vous m’êtes sympathique, avait dit-il à Khalil. Mais il y a beaucoup de secrets de fabrication que je ne puis vous dire…

Pour le remercier de ses explications, Khalil lui avait offert un petit couteau finement travaillé, venant de Jezzine. Il avait toute une réserve de cadeaux venant du Mont Liban à bord, pour récompenser les personnes qui les aiderait. Le petit homme gras avait remercié Khalil avec profusion, les invitant à déjeuner à la table de sa femme, une bonne matrone, où ils avaient dégusté du poisson, et ensuite, pendant l’après midi, il leur avait fait visiter la ville, leur contant quelques légendes. Ils étaient même entrés dans la forteresse, qui était construite selon la règle de l’art des combats impliquant de l’artillerie…

Les Ottomans avaient attaqué la région avec une grande flotte plus de cent ans auparavant, mais ils avaient été héroïquement repoussés, sans pouvoir mettre pied à Gallipoli. Cependant, les Ottomans avaient conquis la ville d’Otrante, pas loin de Gallipoli, tuant tous ses habitants, et ils n’en avaient été repoussés qu’une année plus tard. Ces récits donnèrent la chair de poule à Khalil, qui s’imaginait déjà ce que serait la vie au Mont Liban sans les Ottomans.

En essayant de questionner le bourgeois pour avoir plus de détails sur la production d’huile de lampe, Khalil avait appris que beaucoup des ouvriers dans les pressoirs mourraient au bout de quelques années, voire quelques mois pour les plus malchanceux d’entre eux.

—      Les plus forts s’écroulent, comme des mouches, disait le bourgeois, et plus personne ne veut venir travailler… Les gens sont très superstitieux, ils préfèrent la pêche qui rapporte moins, et nous n’avons plus assez de travailleurs… Vous vous rendez compte ? Je ne sais pas où va le monde ! Du temps de feu mon grand-père, les hommes avaient une santé de fer, et ils avaient du courage à en revendre… C’étaient d’autres temps, d’autres temps ! Maintenant qu’il n’y a plus de guerre, les gens se complaisent dans l’oisiveté… Moi-même, je me sens souvent las. Croyez-moi, si on se faisait attaquer, par les Ottomans tiens, je suis sûr que cela nous ferait le plus grand bien !

Khalil avait pourtant eu l’impression que le bourgeois aurait été l’un des premiers à détaler si jamais Gallipoli se faisait assiéger, un jour. Il l’avait laissé parler, écoutant tranquillement, échangeant quelques regards complices avec Youssef, et repensant aux ouvrages sur la médecine qu’il avait lus. Le travail des ouvriers des pressoirs devait être trop intense, et l’air humide malsain pour leurs muscles et leurs poumons.

Cela avait fait réfléchir Khalil. Il revoyait clairement l’expression du pauvre Elias épouvanté à l’idée d’affronter la tempête, et il avait pensé que, tout compte fait, ce n’était pas une si bonne idée d’importer l’industrie d’huile de lampe au Mont Liban. Khalil se disait qu’il faudrait simplement essayer de mieux s’informer sur ce qui était fait avec la pâte d’olive après en avoir extrait l’huile, et le cas échéant d’en faire quelque chose de plus utile. Certes, il voulait que sa nation se développât, mais de quelle progression s’agirait-il si cette amélioration se faisait au détriment du peuple ? En bonne conscience, il ne pouvait pas envoyer ses sujets à une mort certaine et abjecte, dans l’humidité et l’obscurité des souterrains. Encore, s’il s’agissait d’une mort glorieuse en combattant l’ennemi, il était prêt à lui-même se sacrifier. Mais cette dernière mort était beaucoup plus éloquente et grandiose, les cheveux au vent, les pieds sur des tapis de feuilles et de glands, sous un soleil riant ou dans la pénombre du feuillage touffu des forêts de pins ou de chênes.

Khalil avait eu, pendant un court instant, la tentation de dire tout ceci au bourgeois ; de le détromper de ses fausses convictions, d’extérioriser la rage qui commençait à bouillir au fond de lui, une rage alimentée par toutes les sottises proférées par leur interlocuteur, ainsi que les remords causés par la mort d’Elias, qui continuaient à le hanter de temps à autre. Aussi, Khalil supportait de moins en moins l’exploitation du petit peuple, qu’il considérait comme injuste et avilissante…

Mais il s’était retenu, sûr que ce n’était pas une bonne idée de se mettre à dos un homme qui leur avait été utile et les avait traité avec bonhomie. En fin de compte, ce commerçant ne semblait ni meilleur ni plus mauvais que les autres avec ses travailleurs ; en outre, il les avait accueillis avec beaucoup d’empressement. Enfin, au fond de son esprit, une petite voix lui chuchotait que si lui, Cheikh Khalil, était en Europe, c’était justement grâce à cet asservissement du peuple. Cependant, cette petite voix, qui le troublait de plus en plus souvent, lui était particulièrement désagréable, et il la mettait en sourdine quand elle se montrait trop envahissante.

Après s’être débarrassés du bourgeois, qui était visiblement heureux d’avoir de la compagnie, Khalil avait été soulagé de discuter de ses idées et de ses états d’âme avec Youssef. Celui-ci, bien qu’étant plus conservateur, l’écoutait presque toujours avec intelligence et sympathie. Ensuite, ils étaient remontés sur le bateau, y passant la nuit, avant de définitivement quitter la péninsule italienne le lendemain.

Khalil se demandait s’il n’aurait jamais revu l’Italie, terre qui présentait tant d’attraits à ses yeux, source profonde d’inspiration pour sa nation qu’il considérait comme étant somme toute assez similaire, mais en un état moins avancé, et avec un peuple moins conscient de ses propres possibilités.

Depuis, le fares el bahar voguait vers la Grèce. Le temps continuait à être favorable et plutôt ensoleillé.

Une journée était passée depuis le retour à la vie de la jeune femme…

Elle dévorait tout ce qu’on lui donnait avec l’appétit vorace des convalescents, toujours installée là où elle avait élu domicile sur le pont, pas loin du mât. Elle observait les marins avec une certaine curiosité. Ces derniers n’étaient pas en reste, et ils la surveillaient à la dérobée.

Khalil remarquait bien ces jeux entrecroisés de regards. L’après-midi, quand il jugea qu’elle avait repris assez de forces, il s’approcha d’elle, et lui demanda comment allait sa santé.

—      Beaucoup mieux, affirma-t-elle. J’ai été longtemps malade, je ne sais même pas combien de jours. Je croyais que j’allais mourir… Mais maintenant je me sens très bien, et la mer ne me dérange plus, ajouta-t-elle, et un sourire traversa ses lèvres. Elle continuait d’inspirer l’air avec délice, observant le large, les yeux plissés.

—      Je suis bien content d’entendre tout cela, dit Khalil.

—      Je vous dois énormément. Comment pourrais-je me rendre utile à bord ? Je voudrais tant vous aider…

—      Mes hommes pourvoient à tout, ne vous inquiétez pas. C’est naturel d’aider une personne en détresse, tout bon chrétien le ferait de tout cœur… Maintenant, vous devez continuer à vous reposer. Pensez à reprendre des forces. Vous êtes si pâle, l’air marin et le soleil vous feront du bien.

—      Je ne sais comment vous remercier, Cheik, ajouta-t-elle d’une voix hésitante, ne réussissant pas à prononcer le kh, sonorité qui n’existait pas dans sa langue. Elle avait dû écouter comment Youssef, qui lui parlait un peu en italien, l’interpelait, et elle en avait tiré des conclusions sur le titre à lui donner.

Khalil sourit.

—      Comme je vous l’ai dit, ne vous inquiétez pas. Chez nous, dans le Levant, l’hospitalité est à la fois un devoir sacré et un honneur ! Au fait, comment dois-je vous appeler, ma dame ?

Elle hésita, et son expression refléta la crainte pendant un court instant.

—      Je ne sais pas si… si je peux vous dire… je voudrais, mais…

—      Alors ne me dites rien, la coupa Khalil, cela n’a pas d’importance, je vous appellerai ma dame comme je l’ai fait jusqu’à présent.

—      Non, non… c’est la moindre des choses de vous dire mon nom… Vous avez été si bon pour moi…

Elle hésitait encore, et ne dit pas son nom. Pour la mettre à l’aise, Khalil détourna ses yeux de son visage où plusieurs sentiments semblaient se livrer bataille, et il regarda la mer, qui était houleuse sans être agitée. La mer était d’un bleu opaque virant au gris et au jaune, avec de petites vagues qui moutonnaient, désordonnées et incertaines, scintillantes au niveau des crêtes là où les rayons de soleil rencontraient l’eau. Un bon vent soufflait du nord ouest. Le ciel était plutôt dégagé, mais un troupeau de nuages en forme de moutons blancs s’y promenait allègrement.

—      Je suis la comtesse… Ele… Eleonora… Castellani, finit-elle par balbutier.

Elle n’avait pas semblé une femme de basse extraction à Khalil, mais il était fort surpris qu’elle fût comtesse.

—      Comtesse ! J’espère que vous pardonnerez le maigre accueil qui vous a été fait à bord, dit-il sur un ton légèrement ironique. Vous savez que les traversées sont rudes, et dénuées de tout confort. Mais si j’avais su…

—      Non, non, c’est parfait comme cela… Ne vous tourmentez pas du tout pour moi. J’apprécie la vie simple, oui, je l’apprécie beaucoup… J’ai toujours rêvé d’être sur un navire.

Depuis que Khalil lui avait demandé son nom, le visage d’Eleonora avait perdu toute trace de gaité, et il exprimait une certaine préoccupation.

—      Dites moi Comtesse, comment pourrais-je rendre la traversée moins pénible pour vous ? Qu’est-ce que je pourrais vous fournir ?

—      Ne vous en faites pas, je n’ai besoin de rien, dit-elle d’un ton distrait.

—      Réfléchissez bien, et dites moi !

—      Ah si, maintenant que j’y pense, auriez-vous du papier et de l’encre ?

—      Mais oui, bien sûr !

Khalil héla Youssef, qui était plongé dans la lecture d’un volume. Celui-ci se leva et s’approcha.

—      Ramène un carnet vierge et de l’encre à la comtesse.

Youssef fit les yeux ronds en entendant le titre que Khalil avait donné à la jeune femme, et il descendit à la cale pour rapporter le matériel nécessaire pour écrire. Il revint, et tendit le tout à la comtesse, sans mot dire.

—      Merci beaucoup, lui dit-elle.

Youssef s’inclina en rougissant, et il s’en retourna à son livre après s’être assuré que le Cheikh n’eût pas besoin de ses services.

Khalil la laissa aussi, bien qu’il brûla de lui poser toute une foule de questions pour éclaircir certains détails. Il lui fit promettre de l’appeler si elle avait besoin de quoi que ce soit, et de faire comme si le navire lui appartenait à elle. La comtesse le remercia avec timidité ; elle ne semblait pas être habituée à tous ces honneurs.

 

*

 

Enfin seule, se dit la comtesse.

Le Cheikh était très bon, elle lui devait énormément ; mais il était un peu collant, et inquisiteur surtout. Il l’observait de ses fins yeux pénétrants, et il semblait lire à travers elle. Cela lui faisait très peur…

Elle se demandait pourquoi elle lui avait menti sur son nom, et si cela avait été un choix raisonnable. Le mensonge était sorti de ses lèvres sans qu’elle ne l’eût préparé ou désiré. Elle voulait lui dire son vrai nom, mais celui-ci était enfoui au fin fond de sa gorge, et il refusait de remonter à la surface. À la place, elle avait dit le premier nom qui lui était venu à l’esprit, ne le réalisant qu’après, en entendant le son éraillé de sa propre voix, comme si c’était quelqu’un d’autre qui venait de parler à travers elle. Eleonora, quel nom stupide ! En outre, cette tendance à mentir avec facilité commençait à l’effrayer.

Quand avait-elle menti la première fois ? Elle écarquilla les yeux en essayant de s’en souvenir. Son esprit était sur le point d’ouvrir un tiroir du passé, mais elle stoppa ce mouvement brusquement, juste à temps.

Non, non, non. Il ne fallait pas y penser. Absolument pas. Il fallait se distraire avec autre chose. Oui, se distraire !

La comtesse regarda la mer, et pour la centième fois en deux jours, un souffle de bonheur l’envahit. Un bonheur d’un bleu ailé, un bonheur grisant, un bonheur fou. Elle était libre, libre, comme un oiseau au milieu des mers. Volant, voguant, n’allant nulle part et partout. Très loin de Naples, et de certaines choses qu’elle voulait absolument oublier, ensevelir, dans sa mémoire.

Elle s’était levée pendant la nuit précédente, et s’assurant que personne ne l’observait, elle avait symboliquement jeté par-dessus bord sa robe, honteusement trouée, et les guêtres qu’elle portait en s’embarquant, priant pour qu’ils disparussent dans les tréfonds de la mer. Oublier, oublier, il fallait oublier. Détruire tout ce qui pouvait lui rappeler le passé.

Elle avait aussi voulu se débarrasser de son cahier. Elle l’avait fait sortir de son petit baluchon, et elle s’était approchée de la mer avec cet amas de feuilles jaunies couvertes de son écriture, contant l’histoire des vingt premières années de sa vie. Elle s’apprêtait à le jeter par-dessus bord, sans aucune arrière-pensée, quand un rayon de lune l’éblouit, si cela était possible, dans la noirceur de la nuit. De petits nuages traversaient le ciel, mais à ce moment précis, aucun d’entre eux ne s’ingérait entre la lune et la comtesse. Ce rayon innocent l’arrêta net avant son geste fatidique, et elle réfléchit, en regardant la lune. À quoi bon jeter ce cahier, se disait-elle. Il suffira de ne pas le rouvrir. Il ne risque rien dans tous les cas, personne ne comprendra l’italien là où j’irai. Ensuite, un jour, quand elle aurait tout oublié et serait véritablement heureuse, elle pourrait jeter un regard neuf et compassionné sur sa vie passée, comme sur la vie d’une étrangère.

Lorsque la comtesse eût fini de s’enivrer de la beauté de la mer qui était écaillée de petites vagues argentées, presque irréelle dans son immensité, elle posa les yeux sur les marins.

Ceux-ci ne semblaient pas lui en vouloir après l’escarmouche du départ. Il lui semblait d’être au milieu d’un songe, avec tous ces hommes de nations lointaines, inconnues, inaccessibles. Ils portaient des accoutrements bizarres, très colorés, des turbans de diverses formes et couleurs, des tuniques plus ou moins longues, des barbes touffues, noires, grisonnantes ou blanches. Tous les visages étaient durs, aguerris, usés par la mer et le soleil, incultes. Mais la comtesse les trouvait beaux. Ils exhalaient le grand air et la liberté. Elle y lisait des aventures et des merveilles d’elle inconnues. Les marins avaient de longs ongles, et ils mangeaient une nourriture étrange et inconnue. Néanmoins, les repas étaient bons, et la comtesse avait grand-faim après sa longue maladie, pendant laquelle elle avait vraiment crû mourir.

Elle s’était alors tordue de souffrances, sans comprendre ce qu’elle avait, ni où elle était. Elle avait fait des cauchemars affreux, qui se répétaient, encore et encore, des dizaines de fois, au ralenti. Toujours les mêmes cauchemars, recommençant là où ils finissaient, et finissant là où ils commençaient. Elle frissonna rien que d’y repenser. Même l’enfer ne pouvait être pire.

Il fallait penser à bien manger, reprendre des forces, se rétablir pour quand elle aurait à quitter le navire. Elle se demandait vaguement où elle irait. L’idée du nouveau monde la tentait par moment ; n’était-ce pas la terre des découvertes, de l’abondance, de la liberté et des nouvelles possibilités ? Mais elle ne s’attardait pas vraiment à ces réflexions ; elle ne désirait pas penser au futur. Elle se trouvait bien là où elle était. Ce navire était très rassurant, avec son bois tiède et gondolé, ses tapis colorés, les cris des animaux, les mélopées mystérieuses de ces hommes de nations inconnues. Qui sait à quoi ressemble leurs pays, se demandait-elle, se remémorant des nombreux livres qu’elle avait lu dans le passé. Un passé révolu, un passé duquel elle avait peine à se souvenir, au fin fond de se mémoire, sous d’épaisses couches de souvenirs plus récents, et sous la couche de poussière et de sel qu’elle y avait volontairement déposée et qu’elle tentait de consolider et d’hermétiser. C’était un nouveau départ, une nouvelle chance, une nouvelle vie. Il fallait tasser le sol, avec des pierres, de la terre, du terreau, et permettre au présent de pousser et de s’épanouir.

La comtesse s’extirpa péniblement de ses réflexions qui tournoyaient autour de la chambre interdite de sa mémoire, et elle soupesa le cahier que le scribe lui avait apporté. Le papier n’était pas de trop mauvaise qualité. Elle déboucha le petit encrier et y trempa sa plume avec délice. Elle traça quelques caractères sur la couverture, y inscrivant son nouveau nom pour ne pas l’oublier. Elle le prononça plusieurs fois dans sa tête, se sentant fausse et ridicule. Ensuite, elle réfléchit longuement, regardant tour à tour la mer, le ciel, le navire et les marins qui s’affairaient ou se reposaient. Enfin, elle se décida, et commença à dessiner les voiles et des corps aux visages vides, prenant son courage à deux mains. Elle fixait les lignes générales, et elle complèterait plus tard les détails. Elle se sentait un peu appréhensive du résultat parce que cela faisait longtemps – trop longtemps – qu’elle ne pratiquait pas son art favori. Après quelques lignes maladroites (et les grimaces qui venaient avec), elle s’abandonna toute entière à son travail, les doigts tremblants et frénétiques, le cœur battant.

Elle inspirait profondément l’air délicieux de la mer, et se concentrait sur son dessin, tout en se répétant qu’elle était heureuse, immensément heureuse, que le monde était d’une beauté inouïe, indescriptible, et elle en avait les larmes aux yeux. Élégante et souple, sa main virevoltait sur la feuille blanchâtre, et les lignes creuses prenaient progressivement forme. Une troisième dimension était en train de naître ; l’encre noire sur le papier se muait en volumes, en mouvements, en sentiments, et même le regard le plus vif n’aurait pu faire autrement que d’y plonger et de s’y perdre, entièrement.

 

*

 

Plusieurs jours s’étaient lentement écoulés, semblables les uns aux autres, et sans qu’aucun évènement significatif ne permît de s’en souvenir distinctement. La plupart de ces moments étaient de fort peu d’intérêt pour un homme d’action aussi passionné et hardi que Khalil. Il n’avait absolument rien à se mettre sous les dents, à part ses longues réflexions, qui commençaient toutefois à le fatiguer et à lui ôter son énergie.

Heureusement, les voiles du fares el bahar étaient toujours gonflées par un vent favorable du sud ouest, et le capitaine espérait arriver à Batroun au début du mois de juillet.

Un matin, Khalil s’était lancé dans une discussion animée avec Youssef au sujet des croisades, sur la dunette, à l’arrière du navire. Le capitaine les écoutait d’une oreille distraite, vaguement ennuyé, ne participant à la conversation qu’avec des interjections.

Youssef avait terminé la lecture du livre sur les croisades qu’il lisait. Il l’avait littéralement avalé… Il en avait constitué une frise chronologique, avec tous les évènements les plus importants, soigneusement datés, et il exposait l’essence de ce qu’il avait lu au Cheikh, agrémenté d’une foule de détails pas forcément indispensables, mais aidant à faire passer le temps, si long à bord, et donnant une dimension plus réelle à ces faits historiques.

Khalil l’entrecoupait, exprimant à voix-haute les liens rapides que son intelligence aiguisée construisait autour de ce sujet, toujours orgueilleux de voir les choses sous une lumière différente que la plupart des gens de son entourage. En outre, il n’hésitait pas à relever certaines contradictions dans les explications de Youssef, qui parlait rapidement et s’embrouillait parfois dans la complexité labyrinthique des dynasties, des princes et des seigneurs, des nations et des calendriers.

Les informations sur les seigneuries de Jbeil et de Batroun, régions qui intéressaient le plus Khalil, n’étaient malheureusement pas abondantes. Il semblait que d’autres régions eussent une importance beaucoup plus stratégique pour les Croisés. Les châteaux qui parsemaient tout le Levant témoignaient de cette importance relative, selon leurs dimensions et le soin qui avait été apporté à leur construction.

Les régions de Jbeil et de Batroun avaient été dominées par les Francs d’abord, et par les Génois ensuite, pendant deux siècles, pour ensuite tomber aux mains des Mamelouks. C’était surtout la côte qui était sous le contrôle des Croisés, alors que les montagnes étaient peuplées de maronites et de druses ; les premiers avaient vaguement collaboré avec leur coreligionnaires européens, alors que les derniers s’y étaient ouvertement confrontés.

Le château de Smar Jbeil n’était pas mentionné une seule fois dans l’ouvrage, s’étonnait Youssef. Ceci renforçait les doutes que Khalil avait entretenus sur la véracité d’une forte présence croisée dans la région.

Depuis son enfance, Khalil avait la sensation qu’un épais mystère se dégageait des vieilles pierres envahies par les ronces de la citadelle à moitié ruinée de Smar Jbeil. Lorsqu’il fuyait Batroun, Khalil dormait souvent dans la maison de Hanna et de ses cousins, en haut de la colline, juste en face du château. Il s’entraînait avec les hommes d’armes de son oncle au milieu des collines pierreuses ou des vallées verdoyantes, mais il passait aussi un certain temps à se battre à l’épée et au sabre, dans la cour intérieure du château. Le son métallique des fers qui se croisaient et s’entrechoquaient résonnait fortement entre ses grandes salles vides et ses rochers creux. Il fallait surtout prendre garde à ne pas tomber au fond des nombreux puits. Les gens du village soutenaient qu’il y avait plus de cent puits dans le château ; en outre, on disait que Saint Nohra était mort à Smar Jbeil, et lancer une pièce de monnaie dans un des puits de la citadelle, ou de l’église qui lui était dédiée, permettait aux malvoyants de récupérer leur vue.

En somme, ce château avait toujours exercé une forte fascination sur Khalil, et il n’avait pas hésité à y errer de nombreuses heures, escaladant ses rochers et ses tours, se laissant glisser dans ses puits à l’aide d’une corde et pénétrant dans plusieurs souterrains, glauques et visiblement abandonnés depuis des siècles. Les légendes locales contaient que ces souterrains aboutissaient dans la vallée à proximité de la colline qui portait le château, et qu’il y en avait même un qui connectait Smar Jbeil à Jbeil, ville côtière distante d’environ six heures de marche.

Depuis qu’il avait su qu’il serait le successeur de son oncle Hanna, Khalil rêvait d’asseoir son pouvoir sur toutes les particularités de ce vieux château, si peu considéré par ses aïeuls et ses familiers. Pour cela, il devrait se lancer dans d’importants travaux de restauration dès qu’il y retournerait, en l’adaptant le plus possible aux nouvelles techniques de guerre. Le château de Smar Jbeil deviendrait alors le cœur économique de son fief, et le centre militaire de toute la province de Batroun. Ce serait le fer de lance de la nouvelle politique de développement qu’il mettrait en place. Mais pour cela, il faudrait de l’argent, beaucoup d’argent, et Khalil se préparait à convaincre son frère du bienfondé de ses idées et de ses ambitions…

Khalil et Youssef furent interrompus dans leur conversation par l’arrivée du café que Tannous leur apportait.

Celui-ci portait une grosse cafetière ainsi qu’un plateau en bois, attachés sur son dos, et ses mains étaient chargées d’empilement de tasses en céramique. Il déposa son fardeau au sol, et saisissant le plateau, il servit le liquide brun et bouillant dans trois petites tasses qu’il remplit à ras bord, ayant soin de donner celle avec la couche de mousse la plus épaisse au Cheikh.

Ils savourèrent leur café matinal, bavardant avec le capitaine, prenant garde à ce que les tasses ne se renversassent pas à cause du roulis.

Ce jour-là, la mer était une prairie grisâtre creusée de sillons arrondis et blanchissant, comme ces champs où les pommes de terre et les oignons sont plantés. Les ondes se mouvaient, nerveuses et irrégulières, et l’eau se creusait et se gonflait autour du fares el bahar. Le ciel était couvert de nuages blancs, et un vent soutenu du sud ouest emportait le navire. Quand il ne parlait pas, Youssef observait les alentours d’un regard préoccupé, anxieux d’être de nouveau malade si le bateau était de nouveau pris dans les filets d’une tempête.

Entre temps, Tannous continuait sa tournée, distribuant des tasses de café chaud à tous les marins. Le café, au même titre que la pipe, était un rituel sacré. C’était toujours une bonne occasion pour prendre une pause, bavarder, se changer les idées. Les marins racontaient des plaisanteries, des anecdotes, faisant rire leurs compagnons, et, pendant quelques minutes, l’atmosphère sur le navire était aussi légère que dans une salle de réception ou un débit de boissons.

Tout en discutant avec Youssef et le capitaine, Khalil jetait quelques regards dérobés sur la comtesse. Elle était complètement plongée dans ses dessins, savourant lentement son café – breuvage d’elle inconnu – qu’elle avait accepté de goûter et qu’elle avait adopté sur-le-champ, comme une vraie Levantine.

—      On va bientôt être à Cythère, disait le capitaine, observant la mer d’un air satisfait, d’ici un jour ou deux avec ce bon vent…

—      Il paraît que le temps va empirer ? demanda Youssef, essayant de masquer son inquiétude sans y arriver.

—      Non, il n’y aura pas de tempête, juste un peu de grisaille, et du vent comme il nous en faut… La Vierge est vraiment avec nous depuis le début du voyage !

—      Tu as raison Capitaine, s’écria Youssef, que la Vierge soit louée !

—      Qu’est-ce qu’il y a à Cythère ? demanda Khalil.

—      C’est une île au sud du Péloponnèse, une région assez montagneuse dominée par les Ottomans, dit Youssef. Mais Cythère appartient toujours aux Vénitiens…

La conversation survola plusieurs siècles, et le temps des croisades fut abandonné au profit d’une époque plus récente.

Youssef se lança dans un long discours sur les conflits entre les Ottomans et les Vénitiens, expliquant la conquête de Chypre par les Ottomans, le siège de Malte et la bataille de Lépante, qui avaient eu lieu trois décennies auparavant. Il décrivit les décisions politiques qui avaient portées à ces affrontements, ainsi que les rapports de force sur le terrain, et les éléments qui avaient fait pencher la balance vers les Ottomans dans le premier cas, et vers les Vénitiens et les Européens au cours des batailles suivantes…

Il s’agissait incontestablement de défaites stratégiques pour les Ottomans, soutenait Khalil. S’ils avaient réussi à prendre Malte, les Ottomans auraient pu lancer des attaques contre le sud de l’Italie et le reste des terres de la chrétienté avec beaucoup de facilité. Suite à ces défaites, l’expansion des Ottomans avait été enrayée, et leur déclin allait bientôt s’accélérer. Khalil pensait qu’un si grand empire, allant de l’Afrique du nord à la Perse, du Levant à l’Autriche, ne pouvait pas continuer à se maintenir tout en étant si désorganisé, si corrompu et si peu respectueux de la vie de ses sujets.

Au contraire, selon Youssef, les défaites des Ottomans n’étaient que des incidents de parcours, et il pensait que leur empire allait continuer de croître. La prise de Chypre avait déjà eu des conséquences importantes sur le Mont Liban et sur le reste de la région. Au tout début, une quantité d’armes à feu modernes de fabrication vénitienne y avait afflué, emportées par les fugitifs. Mais depuis, Chypre était devenue une province ennemie. Au lieu de deux jours de navigation pour communiquer avec la Chrétienté, il en fallait au moins dix pour naviguer jusqu’à l’île de Crète, qui était toujours en possession des Vénitiens. Mais pour combien de temps encore, se demandait Youssef. Crète était trop proche de Constantinople, et les Ottomans avaient tout intérêt à se débarrasser des Vénitiens. Youssef pensait qu’ils auraient les moyens de les en chasser quand ils le voudraient ; si les Ottomans avaient toléré leur présence jusqu’à présent, c’était pour des raisons commerciales, et il devait sûrement y avoir des accords secrets de non agression entre eux. Semblables aux abeilles qui pollinisent les fleurs, les Vénitiens emportaient cargaison après cargaison des ports ottomans vers la Chrétienté, contribuant à la fortune de ces ports. Ils chargeaient leurs naves de produits ottomans et de denrées orientales ayant péniblement transité à travers les steppes et les déserts séparant l’Empire Ottoman des autres empires d’Asie, au sein de longues caravanes de chameaux. Cela permettait aux autorités ottomanes de mieux contrôler les activités commerciales de leurs sujets – autrement il y aurait sûrement eu de la contrebande ! – tout en gonflant le trésor public grâce aux taxes élevées sur l’exportation des denrées.

Khalil demanda ce que Youssef faisait alors du traité entre les Francs et les Ottomans, établi entre Soliman le Magnifique et François Ier, un demi-siècle plus tôt, et garantissant aux Francs le monopole sur le commerce entre l’Empire et l’Europe.

—      L’un n’empêche pas l’autre, répliquait Youssef.

Youssef pensait que la politique des Ottomans était vraiment astucieuse : ils savaient bien jouer sur les rivalités existantes entre les nations chrétiennes. Au temps des croisades, le monde chrétien était assez unifié, avec la reconquête de Jérusalem comme objectif commun, alors qu’en ce début de siècle, les nations européennes semblaient, plus que jamais, toutes en compétition, et elles ne lésinaient sur aucun moyen qui pût leur donner un avantage les unes sur les autres, quitte à pactiser avec l’ennemi. Youssef prédisait que, bientôt, l’expansion de l’empire reprendrait aux dépens d’une Chrétienté désunie.

Cette discussion avec Youssef commençait à agacer Khalil. Il n’avait pas les armes adéquates pour lutter d’égal à égal avec lui. Il s’y connaissait moins en histoire, et quoique qu’il dît, Youssef trouvait toujours un argument – une date, un traité obscur, une escarmouche –  le contredisant.

Au fond, ce qui dérangeait Khalil était l’opinion plutôt positive que Youssef avait des Ottomans. Le fait que l’Eglise Grecque Orthodoxe fût en bonne position auprès de la Sublime Porte à Constantinople ne devait sûrement pas être étranger à cette attitude. Non seulement les grecs orthodoxes étaient respectés, mais ils étaient également encouragés à participer à la gestion des affaires publiques dans l’Empire. Comme à son habitude, Youssef avait soin de noyer ses paroles dans des formules de politesse et de circonstance, mais Khalil apercevait bien la vérité à travers ces vitres déformantes. Il abhorrait la fausseté et l’hypocrisie, et il en voulait à Youssef de ne pas exprimer franchement ses opinions.

Khalil savait bien ce qui faisait défaut à Youssef : c’était la fierté de vouloir marcher la tête haute dans la rue, sans avoir besoin de se dissimuler. Non pas que Youssef manquât d’orgueil – il en débordait – mais c’était un orgueil différent de celui de Khalil, c’était un orgueil qui se nourrissait de compliments, d’admiration exprimée, de paroles compatissantes. Youssef n’aurait aucun scrupule à travailler pour des gens ayant des opinions complètement contradictoires aux siennes, se disait Khalil, à condition que ces personnes le complimentent régulièrement pour ses capacités intellectuelles, ses connaissances historiques.

Le résultat de tout cela était que Khalil devenait de plus en plus impatient, brusque, et irrationnel dans ses reparties. Il en était conscient, mais il avait du mal à se détacher de la discussion. Il haïssait les Ottomans – s’attendant à ce que tous ses hommes éprouvassent ce sentiment à une intensité égale – et il était fermement convaincu, qu’un jour, il leur aurait infligé une défaite historique dans une bataille de laquelle les fils de ses fils entendraient parler. Il se sentait ainsi profondément insulté lorsqu’il entendait dire avec certitude que l’expansion turque allait se poursuivre. C’était un manque de foi en lui-même et en ses projets et ambitions.

—      Avoue-le, Youssef ! Tu es un partisan des Ottomans au fond ! dit Khalil.

—      Oh non, Cheikh ! Avec tout mon respect, vous vous trompez. Je ne suis pas un partisan des Ottomans, qui oppressent notre peuple… J’essaye juste de relever les choses positives qu’ils ont faites, pour mieux les comprendre. On dit qu’il faut bien connaître un ennemi pour le combattre et le défaire…

—      Oui, ça c’est vrai !

—      Eh bien, voilà. C’est de mon devoir de vous présenter objectivement tout cela… renchérit Youssef, d’un ton savant. Pour certaines choses, les Ottomans sont mieux que d’autres… Regardez par exemple ces juifs et ces musulmans qui ont été chassés d’Espagne, et qu’on a rencontrés à Livorno. Bien-sûr, on peut être en désaccord avec leurs croyances ; mais comme vous aviez dit, c’est un acte plein de barbarie, un acte absurde, que de chasser des hommes des terres que les grands-pères de leurs grands-pères habitaient déjà, simplement à cause de leur religion… À Constantinople et au Caire, les chrétiens et les juifs peuvent vivre librement, et en paix…

—      En payant le triple des impôts, ce qui en force beaucoup à se convertir à l’islam ! La même chose est en train de se passer à Chypre ! Au moins, les Espagnols ont dit directement qu’ils ne voulaient plus d’eux !… Les Ottomans sont sournois, ils sont aussi dangereux que les serpents…

Khalil baissa la voix, pour éviter d’offenser les marins musulmans à bord, mais son ton était virulent :

—      Si on les laisse faire, les résultats vont être pires qu’en Espagne, bien pires, parce que beaucoup de gens seront forcés de faire semblant d’être musulmans. Tu serais prêt à le faire, toi, Youssef ? Tu serais prêt à aller prier cinq fois par jour à la mosquée ? Tu serais prêt à jeûner le ramadan et à renier la Vierge Marie que tu vénères tant ?

Youssef se récria, visiblement révolté à l’idée d’une telle éventualité, et il se lança dans de longues explications pour éclaircir sa position, rectifier le tir.

Impatienté, Khalil lui demanda ce qu’il pensait qui se passerait si les Ottomans se retiraient du Levant. Ils avaient déjà discuté de cette question par le passé, et leurs opinions divergeaient. C’était une question piégée. Quoique Youssef dît, Khalil aurait pu riposter de manière acerbe et impérieuse.

Youssef réfléchit quelques instants, apparemment sensible au fait d’avoir mis son Cheikh de mauvaise humeur, mais désirant aussi défendre ses opinions et sa fierté intellectuelle. Khalil était généralement connu comme étant exceptionnellement tolérant – tant qu’on n’empiétait pas sur les quelques sujets qui lui tenaient véritablement à cœur.

—      Youssef, assez de tergiversions ! le prévint Khalil. Tu sais bien que j’apprécie la franchise, le courage !

Youssef scruta le visage du Cheikh, comme pour chercher une confirmation de ses mots dans son expression.

—      Je sais que vous ne serez pas d’accord avec moi… Mais je crois… je crois que le chaos règnerait si les Ottomans se retiraient… Toutes ces tribus ne sauraient jamais cohabiter entres elles ou construire des nations… On retournerait aux siècles d’obscurité d’avant la venue du prophète, semblables à ceux décrits dans les poèmes de Antar. Les Arabes savaient bien se battre, certes, avec courage et vaillance et honneur… Mais nous ne pouvons pas rêver d’y voir fleurir des nations, de développement, de modernisme, de sciences… Les empires ont apporté beaucoup de bien à ce monde, en mettant ensemble les connaissances accumulées par les tribus et les peuplades. Que ce soit l’empire des romains, les empires des européens, ou les empires musulmans… Ce sont les empires qui propagent le progrès et la civilisation… Pour moi, la prospérité du Levant serait garantie par un renforcement de l’Empire Ottoman ; plus de contrôle sur ces territoires, une lutte contre la corruption… Mais, bien-entendu, ce n’est que mon humble avis…

Khalil l’écoutait, le visage noir, l’esprit bouillonnant d’idées de reparties qui s’agençaient selon une logique implacable et éblouissante, prêtes à être tirées à bout portant. Se retenant longtemps pour ne pas l’interrompre, il finit par dire :

—      Youssef, je ne sais pas si tu te rends compte de ce que tu dis ! Renforcer la position des Ottomans dans le Levant !… Et puis quoi ?… Si je te connaissais moins bien, j’aurais juré que tu plaisantais ! Observe donc la décadence que les Ottomans jettent sur les régions et les peuples qu’ils conquièrent ! Passe encore, si tu m’avais parlé des Abbassides, on aurait pu en débattre… Leur empire était véritablement brillant… Mais les Ottomans et les Mamelouks n’ont apporté que la ruine et la désolation. Un de leurs régiments est pire que la peste et les sauterelles réunies…

Khalil marqua une pause, fixant l’horizon gris et brumeux pour mieux organiser ses pensées.

Il préférait l’unité à petite échelle, le particularisme local, qui rimait davantage avec l’idée qu’il avait de la liberté. Les quelques ouvrages qu’il avait lus sur les Grecs et les Phéniciens l’avaient passionné. Les états nations et les régions indépendantes présentaient beaucoup d’attraits à ses yeux. L’Italie, divisée en une multitude de petites nations, l’avait enchanté. Malheureusement, cette division rendait les nations plus faibles, de par leurs tailles réduites ainsi que la compétition qui régnait entres elles, et celles-ci se faisaient envahir par des empires plus grands et plus puissants. En effet, les nations italiennes étaient dominées par les Francs et les Espagnols, comme les villes phéniciennes avaient été contrôlées par les Egyptiens et les Perses dans un passé lointain. Sans clairement se l’avouer, son opinion était influencée par son titre de Cheikh et par son caractère furieusement indépendant. Il était convaincu qu’il avait les bonnes idées, les bons plans, et il refusait de se soumettre à qui que ce soit. Par analogie, il considérait que chaque région devait être gouvernée par des hommes de sa trempe, avec le concours du peuple.

Khalil continua son argumentaire, satisfait de voir ses idées s’imbriquer les unes après les autres :

—      Je pense que chaque tribu, chaque peuple, devrait avoir le droit de se gérer de façon autonome. C’est uniquement comme cela que tout individu donnera le meilleur de lui-même, grâce à la fierté découlant du sentiment d’appartenance à sa nation, assuré que tout ce qu’il fera pour le bien public servira à lui, à sa famille et à son village. Comment veux-tu que les grecs et les macédoniens qui sont enrôlés de force dans l’armée ottomane et envoyés combattre en Perse fassent preuve de courage ? Comment veux-tu que les pachas turcs envoyés de Constantinople pour gouverner le Levant se comportent honnêtement, quand ils n’ont rien en commun avec les Levantins, et qu’il y a une forte méfiance réciproque entre la population et les dirigeants ? Voici à quoi les empires nous mènent… Tu vas me dire qu’une solution est d’homogénéiser la population qui y vit, d’imposer langue, religion et lois à tous les habitants de l’empire. Et pourtant, depuis le temps que le Mont Liban est sous la domination des Califes, je n’ai pas l’impression que ceci ait fonctionné ! Puis, bien-sûr, je t’accorde qu’il y a des peuples qui sont plus fiers que d’autres, qui ont plus d’histoire, qui vont opposer plus de résistance… Mais, pour moi, chaque homme doit combattre sous l’étendard de son village. Quitte à ensuite constituer des réseaux d’alliances régionales…

Youssef reconnut que le Cheikh avait présenté des arguments très valides – comme celui sur l’importance du sentiment d’appartenance – mais il déclara, qu’à son humble avis, ces petites nations indépendantes étaient vouées à l’échec, parce que le désordre, la compétition, et les jeux d’alliances entrecroisées y régneraient toujours.

La discussion commençait à s’apaiser. Le feu de la passion se noyait dans la grise monotonie du ciel et de la mer. Les deux hommes s’étaient lassés de la lutte intellectuelle qu’ils avaient menée, longue et éreintante. Comme toujours dans ces circonstances, il n’y avait ni vainqueur, ni vaincu. On comprenait mieux les positions respectives, on se rendait compte qu’on ne discutait pas exactement de la même chose, qu’on n’avait pas abordé le problème sous le même angle, tout en reconnaissant la validité de quelques arguments de son adversaire.

Un silence paisible prit finalement le dessus, bercé par les rumeurs monotones de la longue lutte du navire avec la mer et le vent.

Khalil promenait son regard sur les différents atours du navire. Les mâts de bois foncé, les voiles beiges gonflées par un bon vent de l’ouest, les marins industrieux s’affairant comme des fourmis à la tâche, l’étendue immense des flots d’un bleu triste, grisâtre, restreint par une brume qui allait en s’épaississant avec le passage des heures. La discussion avec Youssef lui avait laissé un goût amer en bouche, et il continuait à y repenser.

Il réalisait que c’était faible de s’énerver pour quelque chose d’aussi futile qu’une conversation, et de se donner en spectacle devant le capitaine. Pendant quelques instants, lorsque Youssef avait indirectement douté de la validité de ses ambitions, Khalil s’était senti déborder de haine envers celui-ci. Après lui avoir parlé durement, cette haine momentanée avait fait place à un profond sentiment de compassion, avec le remord de s’être laissé aller à un sentiment si négatif. Youssef n’était qu’un homme, avec son lot de forces et de faiblesses, de défauts et de qualités. Celui-ci l’avait toujours servi avec loyauté et fidélité, et il était de surcroît capable et intelligent. Il n’avait fait qu’exprimer son opinion, obéissant à la volonté du Cheikh. Les mots ne pèsent pas grand-chose face aux actes, se répétait Khalil, mécontent de lui-même.

Toutes ces réflexions avaient lieu silencieusement en son esprit, sans que personne ne s’en aperçût. Son visage continuait à exprimer la sérénité, la confiance et la maîtrise, et son ton demeurait jovial.

Khalil sut ainsi détendre l’ambiance en lançant quelques boutades et en évoquant de joyeux souvenirs du passé, pendant le déjeuner, qu’ils consommèrent là où ils étaient installés, sur la dunette. Ensuite, laissant Youssef et le capitaine aux pipes que Boutros avait apportées, il alla s’étendre dans un hamac pour pouvoir méditer en paix.

Tout le monde a une opinion bien délimitée, sur tous les sujets, ou presque, du berger le plus insignifiant au plus grand des princes, se disait Khalil, respirant profondément l’air voluptueux du grand large. Ces opinions sont rapidement construites, avec la facilité d’une tunique à acquérir au marché ; mais elles sont beaucoup plus difficiles à changer une fois qu’elles sont établies… Tout le monde est secrètement convaincu de sa supériorité sur les autres…

Dernièrement, à chaque fois que Khalil se lançait dans ce genre de discussions, c’était pour mieux le regretter après, ne se rendant que trop bien compte que le débat était stérile, et que faire changer d’avis les gens était presque aussi rare que de rencontrer un chameau sur les sols rocailleux et abrupts du Mont Liban. Il sentait qu’il devenait plus sage avec l’âge, et sa détermination à éviter ce genre de discussions, qui le fatiguaient et l’énervaient, devenait de plus en plus forte. Ou du moins, il devait tenter de se détacher de ses émotions, de débattre froidement, avec l’unique objectif de mieux comprendre l’opinion des autres.

C’était pour cela aussi qu’il estimait qu’octroyer une bonne éducation à ses sujets était un pilier essentiel de sa politique de réforme. Les éduquer permettrait d’éviter que les enfants ne se bourrassent l’esprit de préjugés, de superstitions et de fausses convictions, que l’ignorance de leurs parents rendait autrement inévitable.

Ses pensées divaguèrent longuement, construisant, déconstruisant et reconstruisant la manière de laquelle les enfants seraient éduqués, tenant d’imaginer à quoi les prochaines générations ressembleraient.

Khalil était au bord de l’assoupissement… Le bourdonnement de son esprit se calmait progressivement, doucement bercé dans son hamac, les yeux rivés sur la pâleur uniforme du ciel, lorsque Boutros vint lui demander s’il n’avait besoin de rien. Khalil avait été satisfait du résultat de ses réflexions, et il ressentait le besoin de les mettre de côté, momentanément – autrement, son esprit aurait continué à les remuer, même dans son sommeil, avec le vain désir de les perfectionner. Saisissant cette opportunité, Khalil proposa à Boutros d’apporter l’ouvrage sur lequel il travaillait, et de lui tenir compagnie.

La silhouette massive de Boutros se dirigea vers l’autre côté du navire. Il revint chargé de tuniques décolorées et rapiécées.

—      Comment est l’ambiance ? demanda Khalil, redressé sur son hamac, alors que Boutros avait recommencé à coudre.

—      Les hommes sont impatients de rentrer au pays, voir leur famille, leur terre…

—      Oui, c’est sûr, ça va faire presque un an qu’on a quitté… Et toi, ta famille te manques ?

—      Vous savez Cheikh, je n’ai presque plus grand monde, depuis que mon père est mort. Quelques parents dans la montagne…

Boutros se mit à énumérer le nom des frères, des sœurs, des neveux et nièces qui lui restaient, en mentionnant leur âge, le village qu’ils habitaient et leur situation. Khalil n’écoutait qu’une oreille distraite, connaissant déjà la plupart de ces détails. Ses familiers habitaient la haute montagne, les régions de Douma et de Tannourine, dans l’arrière-pays de Batroun.

Quand il eut fini, Khalil lui dit, les yeux pétillants de malice :

—      Tu oublies le plus important dans tout ça !…

Boutros rougit, à la fois content et embarrassé que le Cheikh mentionnât ce sujet, qui devait beaucoup lui occuper l’esprit. Ses doigts qui maniaient l’aiguille avec dextérité restèrent suspendus en l’air.

—      La belle Nour !… Tu vas être envié par beaucoup d’hommes, Boutros…

—      Je vous serai éternellement reconnaissant, Cheikh, pour ce que vous avez fait… dit Boutros d’un ton bourru.

Juste avant de s’embarquer sur le fares el bahar pour cette longue expédition, Boutros avait rassemblé son courage, et il avait demandé la main de Nour, au père de celle-ci, dans un petit hameau voisin de Smar Jbeil. Malgré ses modestes origines, Boutros jouissait d’une certaine notoriété dans toute la région. Il était un homme fort et habile, très en vue de par les missions que le Cheikh lui confiait, et était de surcroît considéré comme un brave et honnête garçon. Le père de Nour n’avait eu aucune hésitation à accorder la main de sa cadette à un si bon parti.

Boutros avait été plongé dans une en muette admiration devant Nour depuis que celle-ci était arrivée à Smar Jbeil pour servir Cheikha Asma. Il l’avait connue quand n’était qu’une enfant, et il l’avait vue grandir et s’épanouir en une belle fleur. Toujours trop timide et maladroit pour aller lui parler, il se contentait de l’observer rêveusement. Khalil avait remarqué son inclination, et l’avait encouragé à se déclarer au plus tôt, avant de s’en aller. Autrement, Boutros aurait risqué de découvrir en revenant que Nour était déjà mariée.

—      Je vous souhaite de vous marier bientôt et d’avoir des héritiers, ajouta Boutros.

Khalil haussa les épaules :

—      Mais cheveux sont encore noirs, et il n’y a aucune raison que je ne me précipite. Je préfère attendre, et trouver une épouse qui me convienne parfaitement…

—      Cheikha Asma ? dit Boutros avec hésitation.

—      Oh, non. C’est ma cousine, j’ai beaucoup d’affection pour elle… Mais je ne me vois pas l’épouser… Dis moi plutôt, toi, quand tu aimerais te marier ?

—      Euh… le plus tôt possible, Cheikh, si Dieu le veut. Je suis impatient de voir mes enfants vous servir aussi fidèlement que je le fais.

—      Bien, bien, dès notre retour nous arrangerons cela… Tu sais, je compte faire restaurer le château de Smar Jbeil. Toi et ta femme y aurez une belle chambre, dans le quartier des domestiques. Entre temps, je vous louerai une petite chaumière dans le village.

—      Que Dieu vous assiste dans tous ses projets ! Je ne sais pas comment vous remercier…

—      En continuant à agir comme tu l’as toujours fait…

Boutros, qui n’était pas très loquace de nature, se replongea dans sa besogne, et Khalil put à loisir réfléchir à une question qui lui avait troublé l’esprit à plusieurs reprises ces dernières années.

C’était dans les usages de se marier entre cousins, surtout dans les familles où la bonne entente régnait, comme dans celles d’Abou Francis et de Hanna. Se marier dans la famille permettait d’éviter de diviser davantage les propriétés qui avaient déjà été réduites à des tailles très modestes, tout en conservant l’harmonie entre les différentes branches de ces familles, et en évitant les luttes fratricides. C’était également une façon simple d’épouser quelqu’un d’un rang équivalent.

Malgré ce raisonnement qui était pourtant bien ancré dans sa tête, Khalil ne parvenait pas à se résoudre à épouser son unique cousine, Asma.

Il appréciait sa spontanéité et sa fraîcheur, et l’avait toujours traitée comme la sœur qu’il n’avait jamais eue, sans aucune arrière-pensée. Avec le temps, les gens autour de lui avaient commencé à jaser, à faire des commentaires comme si tout était déjà entendu, supposant que ces deux là allaient bientôt se marier, jetant le doute dans le cœur de Khalil.

On disait qu’une bonne épouse devait être modeste, fidèle, généreuse, bonne mère de famille et obéissante à la volonté de son mari. Peut-être qu’Asma aurait rempli tous ces critères. Mais il y avait quelque chose d’autre qui manquait pour l’instant. Lier deux destinées pour l’éternité constituait une grave responsabilité aux yeux de Khalil. Il ne fallait surtout pas s’y prendre à la légère.

Il désirait que lui et son épouse se complétassent, sans savoir clairement s’expliquer ce qu’il recherchait. Il ne suffisait pas que sa femme soit une bonne épouse selon les règles de la société, mais encore fallait-il qu’elle ait le courage et l’intelligence nécessaires pour le soutenir dans ses entreprises. Mais de plus en plus, il se demandait si une telle femme existait. Toutes les femmes qu’il avait connues et côtoyées étaient généralement bien soumises dans le sillon que l’homme avait creusé pour elles.

Sa mère Nahida était bonne et gentille. Mais la bonté et la gentillesse ne lui suffisaient pas. Il voulait pouvoir admirer la femme qu’il choisirait pour épouse. Il désirait qu’elle fût unique, incomparable. Elle devait le stimuler pour qu’il devînt une meilleure personne ; autrement, il valait mieux ne pas du tout se marier. Fort de l’expérience négative qu’il avait eue avec ses parents, Khalil connaissait la perversité de son caractère. Il savait qu’il s’ennuyait vite, et qu’il pouvait se comporter monstrueusement, même avec un ange, s’il était poussé au bout de sa patience, s’il n’avait plus de défis auxquels se mesurer.

En même temps, sa raison protestait, dans une petite chambre reculée de son esprit, soutenant que l’unique décision censée était de se marier à Asma. Ce mariage permettrait d’éviter des litiges de famille (que Khalil imaginait déjà, entourés d’une brume épaisse, sans pouvoir distinguer leurs formes exactes), et il assoirait son pouvoir plus solidement sur le fief de Smar Jbeil. En somme, ce mariage éviterait bien des problèmes. Et puis, sa cousine était jolie et charmante après tout. Pourtant, comme souvent, la voix de sa raison restait largement ignorée. Il y avait une autre force, beaucoup plus puissante et anarchique, qui guidait l’ensemble de ses actions.

L’arrivée du capitaine avec l’échiquier l’interrompit dans ses réflexions, qui n’avaient abouti à rien de nouveau. Le capitaine échangea quelques mots avec Boutros, discutant du temps qu’il faisait et de l’avancée des tuniques à raccommoder, pendant que Khalil se préparait pour leur partie quotidienne d’échec.

Khalil se souleva de son hamac, sentant ses jambes fourmiller à cause de sa longue inactivité, et il se rassit à regret sur un tapis damasquiné, devant le capitaine. Ils disposèrent leurs grosses pièces de bois sur le plateau, et initièrent leur partie.

Dans son impatience frustrée, Khalil jouait exclusivement avec sa reine et ses fous, sans considérer plus de deux tours à l’avance les mouvements de son adversaire. Il essaya de placer en échec et mat le roi du capitaine, directement, dès les premiers tours de la partie, dans un chassé-croisé de fou blanc placé en support, et de reine entreprenante. Il réussit à surprendre le capitaine, qui réclama sa revanche, les sourcils froncés, et le visage pensif.

Ils entamèrent une nouvelle partie, mais Khalil était encore plus ennuyé, et il déplaçait ses pièces sans se soucier aucunement des conséquences, comme lorsqu’il cavalait sur les escarpements étroits et glissants de pierre polie surplombant d’impressionnants ravins.

Khalil laissait les ondes grises porter son regard désœuvré, entres les ouvertures du bastingage. La lumière du jour commençait à faiblir, dans une brume épaisse, et l’air se rafraîchissait.

Quand la partie fut enfin terminée, et que le capitaine eut obtenu sa revanche, Khalil se releva, dégourdissant ses jambes, et avalant de grandes bouffées d’air en agitant ses bras. Il sentait un besoin pressant de se défouler. Il prit deux sabres, en donnant un à Boutros, le seul homme sur le navire, avec le forban chypriote, qui sût manier cette arme.

Soudain, Khalil se sentit devenir beaucoup plus léger. Tous les soucis et toutes les pesantes réflexions de sa journée s’envolèrent. Son poignet virevoltait, exécutant une danse effrénée, ses genoux se pliaient et se dépliaient. Il était beaucoup plus agile et leste que Boutros, mais il évitait de profiter de ses avantages. Les lames s’entrechoquaient joyeusement, dans un tintement métallique. Youssef et quelques marins inoccupés s’étaient attroupés en cercle autour pour observer cette lutte, qui ressemblait davantage à une danse. Enfin, après que la sueur perlât à grosses gouttes de sa figure, Khalil s’arrêta, et rengaina son sabre dans le fourreau de sa ceinture. Il donna une accolade à Boutros, et alla se reposer, les coudes sur le bastingage, pour laisser la sueur s’évaporer.

Le soleil n’était qu’un halo, près de l’horizon. En s’approchant de la comtesse, il dit jovialement :

—      Comment allez-vous, Comtesse ? La traversée est-elle toujours à votre goût ?

Cette dernière avait précipitamment refermé son cahier. Il lui demanda s’il pouvait voir ses dessins.

About Erik Vincenti Zakhia

Dear all, I will share with you many of my poems, short stories, drawings and paintings telling of my journey of self-discovery and my reflections about life, love, art, spirituality, sexuality, kundalini rise, and twin flames. They all fall within the realm of Hazen. May you have an inspiring visit!

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