Madame Voisin

Marchant d’un pas distrait
Je levai les yeux
Et mon regard se perdit dans un vide
Là où il n’y en avait jamais eu.

Foudroyé
Je compris qu’elle n’était plus.

L’impitoyable mâchoire d’acier
Y avait enfoncé ses crocs
Encore et encore
Et il ne restait qu’un lambeau de mur décharné
De la maison qui un jour fut.

La machine infernale se reposait à côté
Ignare de toute l’étendue de son crime
Reluisant sous les rayons d’un soleil couchant
Prête à poursuivre sa longue carrière
De destructions et d’infamies.

Se trémoussant dans leur innocence
Verts de vie et de printemps, les arbres
Ne suspectaient point le sort tragique
Que la naissance de l’aube
Leur réserverait.

L’hiver au milieu de l’été
La cruauté sans crier gare
La tempête envahissant la quiétude,
Non, profiter de ces dernières heures de vie
Dans une joyeuse insouciance
Se laisser caresser par la brise du lac
Et imaginer que tout est comme avant :
Que Madame Voisin allait bientôt sortir
Pour sa brève promenade du crépuscule
Foulant l’herbe humide de rosée
Et y semant un parfum paisible
De verveine et de grand-mère,
Ensuite elle se réfugierait
Entre les murs accueillants de la charmante maison aux volets verts,
Elle prendrait place à son bureau
Devant la fenêtre brillant d’une forte lumière jaune
Et elle se plongerait
Dans la lecture de l’un de ses vieux romans
En la rassurante compagnie des papillons de nuit,
De temps à autre
Elle lèverait le regard vers son bien-aimé jardin
Scintillant sous les rayons argentés
Et elle inspirerait une bouffée d’air tiède
Pensant à ses petits enfants
Et s’inclinant muettement devant les magies de la nuit.

Le plus joli bâtiment de l’EPFL
N’est plus qu’un vague souvenir
Déformé par les réfractions de la mémoire
Mais ceci n’est qu’un insignifiant détail,
Le bourdonnement des bétonneuses
Remplacera bientôt celui des essaims d’abeilles
Et l’odeur de l’asphalte brûlée
Supplantera le parfum de l’herbe verte.

Voilà où la civilisation nous mène
Cette autoroute de tous les progrès
Construire, développer et croître
En sont les piliers fondamentaux,
Ne jurer que par le béton, le verre et l’acier
Ne croire en aucune autre existence supérieure
Que celle du gain tangible et immédiat,
Écarter tout le reste comme ingénu et idéaliste
Et surtout ne pas oublier de tout justifier
Par de magnifiques discours gonflés d’importance
Pyramides des temps modernes
Longs fleuves débordant
De larves, de couleuvres et de mites
S’échappant des lèvres des importants sans effort aucun
Un art merveilleux
Fruit de décennies de pratique.

Voici un poème qui part à la dérive
Dans le dédale des sentiers de la révolte,
Voici un poème qui peine à trouver une fin
Mais peut-être qu’il n’en a point ?