Da’ad (Chekri Ganem)

da'adDa’ad a été écrit en 1908 par Chekri Ganem. C’est l’un des premiers romans d’un auteur libanais écrit en français. Le roman retrace l’histoire d’amour impossible entre une juive et un chrétien de Beyrouth, dans les années 1870.

J’ai été positivement surpris par ce livre, qui mériterait d’être connu davantage. Il est bien écrit, le style de Ganem est poétique et imagé, et c’est un véritable plongeon dans le Liban d’antan : à l’époque Beyrouth était sous contrôle direct des Ottomans, et le Mont Liban jouissait d’une autonomie partielle, mais c’est surtout la vie qui était tout à fait différente. De plus, l’auteur est en connaissance de cause, parce qu’il a vécu cette période et ces évènements. Les personnages sont assez réalistes et caractéristiques.

Un défaut du livre est qu’il est parfois un peu trop lent, au niveau de la description des états d’âmes des personnages. Et au contraire, certains aspects auraient mérité d’être davantage développés.

Je ne vais pas en dire plus sur l’histoire (mon objectif n’est pas d’être critique littéraire !). Voici quelques passages que j’ai particulièrement aimés :

Aux environs de la ville où les beaux sites sont nombreux, il y en a cependant un particulièrement attachant. C’est l’embouchure du fleuve du chien.

Enserré entre deux hautes chaînes de collines souvent coupées à pic, le fleuve se précipite, tantôt en torrent impétueux, tantôt en nappe d’argent, rapide ou lent selon la largeur et la déclivité de son lit. Près de la mer, après de hauts obstacles qui le font se ramasser sur lui-même et bondir en bouillonnantes cascades, il coule immédiatement après, subitement calmé, adouci, hésitant même et frôlant doucement les buissons et les lauriers roses dont les branches penchées sur lui le caressent au passage.

Il courait, tout à l’heure, ainsi qu’un amoureux pressé court à un rendez-vous, haletant, tout désir.

Près d’atteindre son but, il ralentit sa marche, comme pris d’appréhension. Son ardeur semble tombée. Il s’attarde en de petites criques fraîches, sur des lits de chantonnant cailloux d’argent et des coussins de sable d’or.

Il y resterait volontiers, mais le destin des fleuves est d’aimer la mer et de s’y anéantir. Il y va ; il y touche. Le premier baiser est âcre et amer. Il veut reculer, se cabrer ; mais il est trop tard ; il est pris dans les bras de la goule qui le roule avec elle et l’entraîne dans un grand remous de linge blanc, vers son immense lit mouvant.

Il y a là aussi, témoin de cette rencontre continuelle et toujours nouvelle, une nature sauvage, bouleversée, tourmentée.

Des rochers, lors du premier rendez-vous du fleuve avec la mer, ont dû accourir là pour y assister ; et depuis ils sont restés médusés, mais toujours curieux et intéressés, montés les uns sur les autres comme pour mieux voir, en des poses diverses, les uns tapis et se cramponnant au sol, les autres se haussant sur un pied, supportant d’autres rochers encore penchés, se tenant par un prodige d’équilibre. Tout cela, au clair de lune surtout, est d’un effet bizarre et fantastique, faisant valoir par un saisissant contraste, la beauté sereine et la tranquillité unie et calme de la baie lumineuse.

D’un côté, c’est la révolution figée, menaçante, grimaçante et terrible ; de l’autre, la paix harmonieuse et doucement mouvante.

Aussi les habitants de la ville y viennent-ils en grand nombre et souvent, en partie de plaisir.

Elle était au courant des préjugés de son monde, de cette uniforme d’âme et d’esprit qu’il fallait y avoir de toute nécessité et auquel il était interdit d’apporter de changement : la moindre transformation dans la coupe, la plus légère innovation dans la forme étaient réputées comme des crimes capables d’amener les troubles les plus profonds dans l’organisme de cette société malade, au sang appauvri, figée dans ses habitudes, ses coutumes, ses traditions, et croyant devoir à cette stagnation séculaire sa conservation et la pureté internissable de sa morale.

Qui, dans la ville et même dans les environs ne connaissait pas le père Jahel, ce brave homme toujours gai, alerte, volontiers causeur, la mémoire intarissable en histoires de toutes sortes ? On l’aimait, on l’estimait aussi le sachant honnête et bon et on lui payait son poisson quand il en prenait suffisamment pour en vendre, plus cher qu’au marché.

Il était donc pêcheur, cabaretier et, à l’occasion, marchand ambulant aussi. Des boutiquiers lui confiaient des étoffes, des voiles de femme, de la mercerie, etc. et il allait, lorsque la mer ne rendait pas, vendre sa pacotille dans les maisons bourgeoises de la Ville Haute. Ses visites dans ces maisons étaient attendues avec impatience par les femmes et les enfants. On le grondait quand il lui arrivait de trop les espacer ; on lui offrait selon la saison des fruits, des confitures, on lui achetait sa marchandise, et souvent, en l’indemnisant, on lui faisait conter des histoires. Car il était conteur et il ajoutait ce métier aux autres. C’était même celui qu’il préférait. Il y excellait d’ailleurs. Il disait, jouait, mimait ses contes avec un talent prodigieux. Ce n’était pas le conteur des cafés et des places publiques. Il professait un certain dédain pour ces écorcheurs de vers des poètes. Lui il avait des lettres, était poète à ses moments. De fait, il improvisait des chansons assez bien tournées. Il avait appris à lire et à écrire, ce qui était fort rare parmi les hommes de sa génération. Il disait bien surtout, mettant en valeur les beaux vers qu’il entremêlait dans ses contes, ne gesticulant jamais à faux et détachant avec finesse et habileté les mots à effet.

Brave et bon Jahel, que de belles soirées mon enfance t’a dues et de combien de rêves tes jolies histoires ont peuplé ma jeunesse ! Qui sait si ce ne sont pas tes contes qui ont fait de moi le nomade que je fus longtemps et si ce n’est pas eux qui, dans les noirs hivers d’Europe, mettent encore dans ma vie un peu de soleil, de lumière et de douce émotion ?

Berbara était le type de la femme indigène de ce temps-là, à l’esprit un peu étroit, mais au cœur grand, fanatiquement attachée aux petits côtés d’une religion dont elle connaissait la lettre plus que l’esprit, plus superstitieuse en somme que pieuse, mais ayant d’autre part une tolérance inattendue et inexplicable pour tout ce qui ne lui semblait pas expressément défendu par les quelques enseignements qu’elle savait ; c’était aussi le type qui dégénère et se perd tous les jours de cette race de domestique fidèles et dévoués à leurs maîtres jusqu’à la mort. Entrés à l’âge de dix ou quinze ans dans une maison, ils y passaient leur vie, renonçant parfois à se marier quand le train de maison des maîtres ne pouvait avoir un ménage à sa charge, refusant les gages et restant à leurs places quand, par la suite d’un revers de fortune, on ne pouvait plus payer leurs services.

D’autre part, ils n’étaient pas, à leur tour, considérés par les maîtres comme de vulgaires gens à gages ni même comme des étrangers à la famille. Ils étaient traités non seulement avec humanité et bonté, mais aussi avec un certain esprit d’égalité. Leur service fait, on les associait à la vie familiale ; ils venaient écouter, par exemple, le conteur, pendant les veillées et dans certains cas, fête de famille, réunion intime, il n’était pas rare de les voir y prendre part au même titre que des parents. Ils étaient d’ailleurs plutôt ce qu’on pourrait appeler des parents peu fortunés que des domestiques. Cette définition résumait leur situation vis-à-vis des maîtres et vis-à-vis d’eux-mêmes. Ceux-là, bons, confiants, parlant librement devant eux de leurs affaires, nullement arrogants ; ceux-ci, dévoués, fidèles, prenant un réel et vif intérêt à tout ce qui touchait à la maison et nullement envieux. Parents pauvres, moins l’envie, tels étaient, dans ce pays, les gens de service. Ils embrassaient cet état sans ambition d’en changer, sans plus hautes visées…

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